Août 1944,  un Stalingrad manqué en Normandie 

La libération de Paris le 25 août 1944 vient marquer le terme d’une campagne ouverte le 6 juin par le débarquement.  Dans la mémoire collective, la campagne de Normandie se résume trop souvent à ces deux dates limites, occultant 80 jours de combats souvent intenses, culminant le 20 août avec la clôture de la poche de Falaise, qui marquait la victoire définitive des armées alliées en Normandie. L’ampleur de la défaite subie par la 7e Armée allemande et la 5e Armée blindée a été parfois qualifiée d’un Stalingrad en Normandie[1].

Un Stalingrad vraiment ? Alors qu’aucune unité constituée n’a capitulé et que nombre de combattants allemands ont pu échapper aux mailles d’un filet trop lâche et trop faible ? Ne convient-il pas plutôt de considérer la bataille livrée autour de la poche de Falaise comme un Stalingrad manqué, où les Alliés ont laissé passer l’occasion d’obtenir une victoire complète ?

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La capitulation de la 7e Armée allemande et des autres unités présentes dans la poche aurait en effet privé les forces du Reich de précieux états-majors, soldats expérimentés et spécialistes dont la contribution au redressement défensif de l’automne, puis à l’offensive des Ardennes, devait s’avérer essentielle.

Objet de nombreuses études et de polémiques parfois vives, le sujet mérite d’être revisité. Ce faisant, nous reviendrons sur l’enchaînement des décisions et des opérations dont a résulté cette victoire inachevée, en essayant de faire la part des faux procès et d’identifier les véritables occasions manquées.

A l’origine des occasions alliées : Avranches et Mortain

Il ne s’agit pas ici de reprendre l’histoire de la campagne de Normandie, avec ses deux phases violement contrastées. La première, du 6 juin à la fin juillet voit l’éprouvant processus de grignotage, avec la quasi-stagnation anglaise autour de Caen et la difficile progression américaine vers Cherbourg et le centre du Cotentin, la seconde, de la percée d’Avranches à la Seine, marque le retour à une guerre de mouvement avec l’effondrement de la capacité de résistance allemande. Le contraste entre ces deux phases devait mettre à mal la planification alliée, prise en flagrant délit d’optimisme pendant 7 semaines, mais dépassée par le rythme des opérations du mois d’août.

Lorsque la percée d’Avranches ouvre les perspectives, le commandement allié, exercé par Eisenhower, qui laissait une large marge à Montgomery comme commandant des forces terrestres, met d’abord en œuvre les plans prévus dès la conception de l’opération Overlord. Selon ces plans, la priorité devait aller à la libération des ports bretons, en particulier Brest et la Baie de Quiberon que l’on comptait aménager pour compléter Cherbourg et relayer les ports artificiels de la côte normande avant la mauvaise saison[2]. En conséquence, c’est en direction de Rennes, Vannes et Brest que Patton, qui vient de voir activer sous son commandement la 3e Armée US, lance le 30 juillet les deux divisions blindées dont il dispose.

Une colonne américaine traverse Coutanges, fin juillet, source: wikipedia

Toutefois, dès le 2 août, Montgomery, comme Eisenhower et Bradley, actent qu’il convient de n’affecter à la conquête de la Bretagne que le minimum de forces nécessaires, et de diriger l’essentiel des moyens américains vers l’Est, la Seine et la « trouée d’Orléans », entre Seine et Loire, qui délimitaient la zone dite de « logement » des armées alliées selon les plans d’Overlord. C’est à ce titre que Patton met en route le XVe corps de Haislip vers Laval et Le Mans.

Le 6 août, Montgomery conçoit que la combinaison d’une attaque de la première Armée canadienne, de Crerar, qu’il prescrit pour le 8, avec le large mouvement d’enveloppement de Haislip vers la Seine, « mettrait les Allemands en grande difficulté »[3]. Cette manœuvre, parfois qualifiée de plan de « grand encerclement »[4], visait toutefois à acculer les armées du Reich à la Seine plutôt qu’à les faire encercler par les armées alliées. 

Ce plan allié va se trouver momentanément mis en cause par la contre-attaque allemande sur Mortain. Très logiquement en termes d’opportunité stratégique, beaucoup moins au regard du rapport de forces et, en particulier de la domination aérienne alliée, Hitler et le haut-commandement allemand avaient décidé d’attaquer le flanc de la percée américaine, en prenant l’offensive de Mortain à Avranches, ce qui couperait les communications de Patton. L’opération Lüttich exigeait de grouper l’essentiel des blindés disponibles, environ 350 chars en 5 Panzer Divisionen -PzD- en les dégageant des fronts défensifs, où des divisions d’infanterie arrivant en renfort tardif devaient les remplacer. L’attaque devait être déclenchée le 7, alors que le regroupement des moyens prévus était loin d’être achevé, tant du fait de l’aviation alliée que de la pression exercée sur le terrain. Malgré des succès initiaux, l’attaque allemande put être contenue assez rapidement et, dès le 8, il apparaissait que, loin de menacer les communications alliées, elle n’avait pas réussi à casser le rythme des offensives anglo-américaines[5].

Bien plus, en concentrant ses Panzer Divisionen à l’ouest, avec des communications vulnérables à la supériorité aérienne adverse, l’opération Lüttich  ouvrait aux Alliés, exploitant leur percée en terrain libre, de nouvelles perspectives. « Mortain modifia les façons de penser d’Eisenhower, de Bradley et de Montgomery. Le 8 Août au matin, Eisenhower rencontra Bradley qui lui exposa son nouveau concept : une manœuvre d’enveloppement plus courte –un crochet par la gauche- pour prendre au piège la 7e Armée entre les Canadiens avançant sur Falaise et Patton mettant le cap sur Argentan avec le XVe corps »[6].

Montgomery, Eisenhower et Bradley, source: pininterest.fr

Cette perspective devait se voir confortée par l’entêtement de Hitler à renouveler son offensive au-delà du délai raisonnable au regard des mouvements anglo-américains.

Le plan d’encerclement et sa mise en place

Le 8 août est une date charnière de la campagne : alors que s’estompent les inquiétudes qu’aurait pu susciter l’attaque allemande sur Mortain, l’armée canadienne déclenche son offensive sur Falaise, l’opération Totalize, et Haislip atteint Le Mans. C’est aussi le jour où le commandement allié conçoit le plan d’un « petit encerclement » des Allemands entre Falaise et Alençon, plutôt que d’un « grand encerclement », consistant à les acculer à la Seine comme l’envisageait Montgomery.

Bradley téléphone à Montgomery, en présence d’Eisenhower, pour lui faire part de son intention et recueillir son accord. Il s’agit de réorienter le XVe corps d’Haislip, du Mans vers Alençon et Argentan, à la rencontre des Canadiens en marche vers Falaise. Cette réorientation vers le nord revenait à retarder la progression vers l’est, vers la « trouée d’Orléans » et les limites de la « zone de logement » d’Overlord[7]. L’objectif fixé à Patton, limite entre les zones d’action respectives du 12e groupe d’armée (américain) et du 21e groupe (anglo-canadien), est alors la ligne Sées-Carrouges, entre Alençon et Argentan.

Carte d’ensemble des opérations 1er-13 août, source: wikipedia

L’exécution de ce plan va faire apparaitre un écart grandissant entre les réalisations de la 3e Armée américaine et les illusions de Montgomery, qui tablait sur la progression de l’armée canadienne.

Déclenchée le 8, l’opération Totalize, menée par le IIe corps canadien de Simonds, avec notamment sa 4e DB et la 1ère DB polonaise, allait rapidement s’enliser, loin d’atteindre les objectifs assignés. Signe de l’efficacité de la défense allemande, un seul tireur de Jagdpanzer sera décoré de la Croix de Fer pour avoir détruit 8 chars le 8 août et 13 le 9, mais un tireur de Firefly canadien détruit 3 Tigres dont celui de l’as Wittmann[8].

Bombardement précédant la progression canadienne sur la route de Falaise, source: site wordlwarIIphotos

Pourtant, le 11, alors que l’opération Totalize est abandonnée,  Montgomery commet une sérieuse erreur d’analyse et de jugement. Il estime que les Allemands pourront opposer une résistance plus forte aux Américains dans la région boisée d’Alençon et que les Canadiens pourront progresser plus rapidement pour s’emparer d’Argentan. En conséquence, Montgomery confirme la ligne de séparation prévue, selon laquelle Haislip doit s’arrêter au sud d’Argentan.

 Dès lors, il est vital que Crerar relance son offensive pour capturer rapidement Falaise et Argentan[9]. En fait, l’armée canadienne sera incapable de reprendre l’offensive, dans l’opération Tractable, avant le 14. Erreur supplémentaire, alors qu’il aurait du être conscient de l’incapacité des Canadiens à atteindre ces objectifs, « Monty aurait pu les renforcer en prêtant à Crerar quelques divisions anglaises qui auraient pu être détournées car la IIe Armée ne lançait que des attaques secondaires »[10] . C. D’Este pourra même écrire que, de toutes les fautes commises par le commandement allié dans cette période, « la plus grave que l’on puisse reprocher à Montgomery est de n’avoir pas su saisir l’occasion qui s’offrait à lui de renforcer les Canadiens et de relancer leur progression sur Falaise. On voit mal sur quoi pouvait bien se fonder le faux optimisme de Montgomery et ce qui lui permettait de croire que les Canadiens arriveraient à Argentan avant Patton »[11]

Pendant ce temps, l’offensive du XVe corps depuis Le Mans, engagée le 10, progresse rapidement. Elle est conduite par deux divisions blindées, la 5e US à droite et la 2e DB française de Leclerc à gauche, suivies respectivement par les 79e et 90e DI US. La progression remarquable de la 2e DB se heurte à une 9e PzD en cours de redéploiement qui est largement dissociée, non sans causer de sérieuses pertes aux blindés français, et Leclerc s’empare d’Alençon dans la nuit du 11 au 12.

Leclerc avec des hommes de la 2e DB en Normandie, source: Fondation Maréchal Leclerc

La perte d’Alençon, après celle du Mans, prive la 7e armée allemande de ses dépôts et de toute autonomie logistique, la rendant complétement dépendante de la 5e Armée Panzer pour son ravitaillement.

Toutefois, entre Alençon et Argentan, la forêt d’Ecouves constitue un obstacle majeur. Aussi, Haislip prescrit-il de la contourner, la 2e DB à l’ouest, en passant par Carrouges, la 5e DB US par l’est, en passant par Sées. Contre l’avis de son état-major, Leclerc prend alors l’initiative malheureuse d’envoyer le groupement tactique de Billotte dans la direction de Sées. « Soit par un mouvement de désobéissance irréfléchi, mais pourtant inexcusable, soit par défi, Leclerc ne tint pas compte de l’ordre d’Haislip »[12]. Ce mouvement surprend certes des éléments de la 9e PzD, mais se trouve devancé à Sées par les Américains, provoquant un embouteillage majeur aux lourdes conséquences. En effet, le CCA de la 5e DB US avait dépassé Sées, mais devait attendre à Mortrée sa colonne de ravitaillement pour attaquer Argentan. Retardée de six heures du fait de l’embouteillage, l’attaque tentée en fin d’après-midi allait se heurter à un rideau défensif mis en place hâtivement par des éléments de la 116e PzD, en route vers Sées, mais redéployés défensivement au sud d’Argentan.

Sans surprise, cet incident que relèvent les historiens américains, est minimisé par les auteurs français[13]. Sans pouvoir l’attribuer à la seule faute de Leclerc, il est certain que le retard porté à l’attaque de la 5e DB US sur Argentan a pesé lourd pour la suite.

Avec pragmatisme, le commandement allemand avait fait face aux circonstances, redéployant en défense les moyens en cours de réunion pour une contre-offensive dans le flanc du XVe corps. Cette contre-attaque, montée le 11 août  par Kluge, successeur de Rommel à la tête des armées allemandes de l’ouest, se heurtait aux réticences d’Hitler à renoncer à une reprise de l’attaque sur Avranches[14]. Le regroupement des unités blindées prévu pour  le 13 s’en trouva retardé et l’offensive du Panzergroup Eberbach[15] sera devancée par la poussée du XVe corps, qui bousculera certains éléments en voie de réunion dans la région d’Alençon mais viendra buter contre la 116e PzD devant Alençon.

Itinéraires de la 2eDB entre ses voisins américains, source: G. Saint-Martin, L’arme blindée française, tome 2

Des ouvrages français récents reconnaissent pourtant la responsabilité de Leclerc, comme l’étude aussi réfléchie que bien documentée  de Nicolas Aubin, pour qui « la 5eArmd aurait probablement pris Argentan dans la journée, si des véhicules de la division française de Leclerc n’avaient pas barré la route à un convoi de ravitaillement, empêchant de faire le plein des chars d’Oliver »[16].

Agissant conformément aux ordres d’opération du corps d’armée, les groupements Dio et de Langlade s’emparaient des objectifs majeurs de Carrouges, où ils se heurtent à des éléments de la 2e PzD,  et surtout d’Ecouché, coupant l’axe vital de circulation que constituait pour les Allemands la route nationale 24 bis.

Reprise le 13, la progression du XVe corps se heurtait à une résistance renforcée. Un détachement de la 2e DB, infiltré à Argentan dans la soirée, parvient jusqu’à la gare, à 300 m du carrefour Saint-Jacques, croisement stratégique des nationales 24bis et 158. Faute de soutiens, il doit se replier devant la disproportion des forces en présence[17]. Les Allemands cependant ne se faisaient pas d’illusion sur la capacité de leur rideau défensif à résister à de nouveaux assauts. « Pourtant, contrairement à toute attente, la ligne défensive d’Argentan put tenir. Elle tint, non pas grâce à la puissance des Allemands, mais parce que l’assaut américain avait cessé »[18]. A leur heureuse surprise, l’attaque redoutée ne se produit pas, ayant été ajournée sur ordre de Bradley, commandant du 12e groupe d’armées.  

L’ordre d’arrêt du 13 août, et l’abandon, momentané, du plan d’encerclement

Le 12, le projet d’Haislip était de charger la 2e DB de prendre Argentan, la 5e DB US se regroupant au sud-est de la ville pour, ensuite, la traverser et mener l’offensive en direction de Falaise[19]. En conséquence, à 11h30, il demande à Patton des ordres pour la suite à donner à ses opérations, après la prise imminente d’Argentan. Patton contacte alors Bradley, – au téléphone : « Nous avons des éléments à Argentan [expression optimiste !] Devons-nous continuer et renvoyer les Anglais à la mer pour un autre Dunkerque ? ».

A 22 h17, le soir du 12, Patton donne son accord à Haislip pour aller « lentement en direction de Falaise, à la rencontre des Canadiens »[20] . Toutefois, Bradley lui enjoignant l’ordre d’arrêt au téléphone, il doit annuler cet accord et transmettre à 22h40 l’ordre de stopper le XVe corps sur les positions atteintes[21]. A 22h 45, Leclerc répercute cet ordre « le CA n’estimant pas nécessaire que je prenne Argentan »[22].Voulant considérer cet ordre comme provisoire, Patton autorise cependant une nouvelle progression le 13 au matin, qui donnera lieu à l’attaque infructueuse de la 5e DB US.

Fac-similé de l’ordre d’arrêt, source: Dufresne, Revue Historique des Armées

Toutefois, après des tentatives infructueuses auprès de Bradley pour faire rapporter l’ordre d’arrêt, Patton doit s’exécuter et, à 14h15, Gaffey, le chef d’état-major de Patton, enjoint à Haislip de rappeler tout élément qui pourrait se trouver « au voisinage de Falaise ou au nord d’Argentan  et de regrouper ses forces pour des opérations suivantes dans une autre direction »[23].

L’ordre d’arrêt du 13 août devait devenir une des décisions les plus controversées de la guerre. Patton le premier devait dénoncer une erreur historique. L’argument qui en attribue la responsabilité à Montgomery ne tient pas : il s’est bien agi d’une décision de Bradley, qui lui donnera successivement plusieurs justifications plus ou moins convaincantes, parmi lesquelles deux arguments principaux.

En premier lieu étaient invoqués les risques de collusion entre les forces canadiennes et américaines, sources de possibles erreurs et de tirs fratricides entre troupes alliées. En second lieu, Bradley estimait que les forces de Haislip étaient insuffisantes pour une offensive sur Falaise et que toute progression dans cette direction augmenterait sa vulnérabilité à une attaque de flanc par les PzD qu’Eberbach s’efforçait de regrouper. Selon les termes souvent cités de Bradley : « Je préfère une solide épaule à Argentan qu’un cou cassé à Falaise –a solid shoulder at Argentan to the possibilty of a broken neck at Falaise»[24].

Tout en reconnaissant la validité de l’argument, on peut se demander si « l’épaule solide » n’aurait pas été mieux étayée par la possession de la ville que par un stationnement à la périphérie. Dans ce sens, une autre interrogation reste ouverte : si la Ve DB US avait pu s’emparer d’Argentan le 12, mettant ainsi Bradley devant le fait accompli, serait-il allé jusqu’à ordonner l’évacuation de la ville ? On peut en douter, ce qui repose la question du retard imposé par Leclerc à l’attaque américaine[25].

L’ordre d’arrêt étant acté et exécuté, il n’était pas dans l’esprit de Patton de laisser immobile son corps de pointe. Il obtient donc l’accord de Bradley pour réorienter vers l’est la moitié du XVe corps : la 5e DB et la 79e DI, avec la majorité de l’artillerie de corps d’armée,  doivent immédiatement se mettre en route vers la Seine, direction Dreux. Le front d’Argentan doit être tenu par la 90e DI US et la 2e DB, ultérieurement renforcées par la 80e DI US, alors retardée par des ordres contradictoires. La 2e DB doit s’étendre vers l’est, étirée d’Ecouché à Exmes pour relayer la 5e DB US. La 80e DI est réorientée vers Argentan. On doit remarquer, non sans étonnement, que cette décision d’importance stratégique majeure ait été prise sans consulter Montgomery, toujours en principe le supérieur hiérarchique de Bradley ! De fait, elle n’actait pas seulement l’abandon de la poussée envisagée d’Argentan à Falaise, elle hypothéquait également la possibilité de mener une manœuvre semblable plus à l’est, en direction de Chambois et de Trun. 

La reprise -contrariée- du plan d’encerclement

Malgré l’abandon de l’offensive américaine sur Argentan, le risque d’encerclement était perçu par les commandants des 7e Armée et 5e Panzerarmee. Le premier, Sepp Dietrich, ancien compagnon du Führer et commandant de la 5e armée blindée, avait  le 13  août, dans un rapport à Kluge, osé préconiser la retraite : « Si le front ne se replie pas immédiatement et si tout n’est pas fait pour déplacer les forces armées vers l’est et les faire sortir de l’encerclement qui les menace, le groupe d’armées [de Kluge]devra compter les deux armées [5e Panzer et 7e] pour profits et pertes »[26].

Il faudra cinq journées, bien longues dans les circonstances, pour que cet avertissement soit suivi d’effet. Le soir du 15 août encore, alors que Kluge est introuvable, Blumenritt, son chef d’état-major, intervient auprès de Jodl, « il est minuit moins cinq », mais pour son interlocuteur, bras droit du Führer,  un repli à l’ouest de l’Orne ne pourrait se justifier que pour une attaque sur Sées[27]. C’est seulement le lendemain, alors que le débarquement de Provence ruine toute perspective de rétablissement d’un front au sud de la Seine, qu’Hitler autorise enfin l’évacuation de la poche.

« La décision de faire retraite enfin prise, les Allemands commencèrent à se retirer de la poche, le 16 août, dès la nuit tombée »[28]. A ce moment, 65 km séparent le fond de la poche, près de Flers, de son ouverture, sur la Dives[29], mais sa largeur ne dépasse pas 15 à 25 km, ce qui suffit à suggérer les difficultés de la retraite.

Le 16 août marque également un nouveau tournant dans les dispositions alliées. Si les Canadiens arrivent à contrôler Falaise dans la soirée, la 90e DI US est l’objet d’une violente contre-attaque d’éléments des 116e et 2e SS PzD qui lui enlèvent le village du Bourg Saint-Léonard, sur une hauteur au sud-est de la forêt de Gouffern, position dominant la plaine en direction de la Dives. Le site devait changer plusieurs fois de main avant que la 90e DI ne s’en empare définitivement au matin du 18.

Dans le même temps, « Montgomery reconnaît que la poche entre Falaise et Argentan ne pourra être bouclée à temps. A défaut, il décide de refermer le piège sur les Allemands plus loin à l’est le long de la Dives, entre Trun et Chambois »[30]. Il prescrit donc à Bradley de porter rapidement l’armée américaine vers Chambois. Le problème est que, si « quatre divisions et vingt-deux bataillons d’artillerie s’étaient trouvés dans le voisinage d’Argentan le 14 août, deux divisions et quinze bataillons d’artillerie l’avaient quitté le lendemain »[31], des forces qui allaient manquer au moment de reprendre l’offensive vers Chambois.

Bradley transmet l’ordre de Montgomery à Patton, qui confie l’opération à Gaffey, son chef d’état-major. Gaffey prend la tête d’un corps d’armée provisoire et monte une attaque prévue pour déboucher le 17, à 10 h. La 90e DI doit prendre Chambois, couverte à gauche par la 2e DB qui doit couper la route d’Argentan. Un autre CC de la 2e DB traverserait la 90e DI pour prendre Trun ! La 80e DI devait prendre l’offensive sur Argentan. Très mécontent, Leclerc proteste contre ce plan, mais doit se résigner à placer le GTL -groupement de Langlade- aux ordres de la 90eDI US pour son attaque sur Chambois et Trun[32].

Ces dispositions ouvraient la perspective de fermer la poche le 18, en assurant une solide présence américaine à Chambois. Les forces américano-françaises se seraient heurtées à la dernière tentative allemande pour reprendre le contrôle de Bourg-Saint-Léonard, mais, vu la disproportion des moyens, on peut penser qu’elles seraient venues à bout de cette attaque. Ce point relève toutefois de la spéculation, car le plan de Gaffey devait être rapidement  abandonné. Bradley en effet  décide de confier l’opération à Gerow, chef du Ve corps, disponible avec son état-major. Celui-ci arrive au PC de Hodges, commandant la 1e Armée US, tôt le 17 et prend connaissance de sa mission mais manque complétement d’informations sur la situation locale. Sa première décision est donc de reporter l’attaque au 18, en vue notamment d’améliorer sa position de départ, un point de vue logique mais qui méconnaissant l’urgence.

Attaque de véhicules allemands par un Typhoon de la RAF, source: Imperial War Museum

Dans la nuit 17 au 18, les Allemands repassent l’Orne, avec peu de ponts et une forte pression alliée. Ce succès est obtenu par une stricte organisation des différents mouvements de troupe et de véhicules, mais au prix de l’abandon de véhicules endommagés, à court d’essence, et des stocks restant de munitions.

« On peut considérer la retraite et la traversée de l’Orne comme une réussite digne d’éloges… Deux circonstances, rappelaient plus tard les commandants allemands, les aidèrent dans leur traversée de la rivière : d’après eux, les Britanniques n’avaient pas poursuivi vigoureusement à partir de l’ouest et les avions alliés concentraient leurs attaques sur Trun, Chambois et Vimoutiers plutôt plus à l’ouest, au-dessus de l’Orne »[33] .

Au nord de la brèche, la 4e DB canadienne est contenue le 17 au soir à 4 km de Trun.

Le 18 voit se préciser l’encerclement des armées allemandes, qui reste toutefois incomplet. La 4e DB canadienne prend Trun et pousse des éléments légers vers Saint Lambert. Au sud, l’offensive de Gerow obtient des résultats inégaux. L’attaque de la 80e DI sur Argentan échoue. La 90e DI progresse, mais sans parvenir à Chambois. La brèche reste donc ouverte le soir du 18, permettant l’écoulement des colonnes allemandes dans la nuit.

Le 19 allait enfin voir la fermeture de la brèche, des éléments de la 90e DI, arrivés à Chambois dans la soirée, étant rejoints par un détachement de la 1e DB polonaise, qui contournait la vallée de la Dives par l’est, à la gauche des Canadiens. Il faut toutefois être conscient que cette fermeture reste largement symbolique, les Alliés étant loin de déployer un dispositif continu en mesure de repousser les ultimes assauts des unités allemandes cherchant à s’échapper vers l’est.

La sortie allemande et l’épilogue

Comme il en avait l’habitude dans ce genre de situations, Hitler qui tenait à diriger les opérations de son QG de Prusse Orientale, retardait l’autorisation de retraits qui auraient permis aux armées allemandes de se dégager en temps utile. Il laissait ainsi ouverte la possibilité pour les Alliés de réaliser un encerclement complet de la 7e Armée et des éléments de la 5e Panzerarmee présents dans la poche.

Au matin du 19, les troupes allemandes menacées d’encerclement représentent encore un ensemble considérable. On y trouve en effet  deux état-major d’armée [7e et groupe Pz Eberbach], 4 états-majors de corps d’armée [74e et 84e AK, IIe corps de parachutistes et 47e PzK] ; 8 divisions d’infanterie [84e, 89e, 271e, 276e, 277e, 326e, 353e et 363e] , la 3e division de parachutiste, 5 divisions de Panzer [2e et 116e PzD ainsi que les 1e 10e et 12e SS PzD], plus nombre d’unités dissociées[34].

Un organisateur de la sortie allemande, le colonel von Gersdorff, source: bundesarchiv

A ce moment, il est clair qu’une retraite en bon ordre est interdite à ces unités. Seul est envisageable un passage en force. Le chef d’état-major de la 7e Armée, le colonel von Gerstdorff, a rencontré Model, qui a remplacé von Kluge au  commandement du front Ouest. Il rentre dans la nuit porteur de l’ordre d’opérer le repli[35]. Le 19 au matin, Hausser, commandant de la 7e Armée, réunit les principaux généraux au PC d’Eberbach, à Tournai-sur-Dives, pour organiser cette opération pour la nuit suivante.

Situation le 19 et échappée allemande, source: Blumenson, La libération

Les troupes allemandes doivent progresser sur deux itinéraires, de part et d’autre de Saint-Lambert [un troisième itinéraire, au plus près de Trun étant abandonné car reconnu impraticable dans la journée]. L’infanterie doit précéder les blindés pour ne pas attirer l’attention prématurément. Par ailleurs, le IIe SS PzK, qui regroupe ses Panzers encore en état de marche dans la région de Vimoutiers, doit attaquer de l’est pour aider au franchissement des positions alliées.

Renforcé dans la journée, le dispositif allié est loin d’être étanche. A la pointe de la 4e DB canadienne le détachement du major Currie fait une tentative pour s’emparer du pont de Saint-Lambert, mais doit reculer, faute de forces suffisantes[36], alors même qu’un des régiments de chars de la 4e DB « passe une journée curieusement tranquille », arrêté sur ordre ![37]. La 1e DB polonaise croise des colonnes allemandes et son commandant, le général Maczek, conscient de la menace que constituent les tentatives adverses de déblocage, a le bon réflexe de faire occuper fortement des hauteurs qui commandent les débouchés au-delà de la Dives, en particulier un sommet du Mont Ormel[38].

Toute la nuit du19 au 20, les colonnes allemandes, mêlant assaut brutal et infiltration discrète, réussissent à s’écouler. Les véhicules eux-mêmes disposent de deux points de passage sur la Dives, le pont de Saint-Lambert et le gué de Moissy, petit village entre Saint-Lambert et Chambois. Certaines positions alliées se trouvent en difficulté, en particulier le détachement polonais du Mont Ormel, contre lequel convergent les assauts menés de l’extérieur par des éléments du IIe corps blindé SS et de l’intérieur par les parachutistes du général  Meindl. Sans soutien des Canadiens, cette position ne sera dégagée que le 21 dans l’après-midi. Le flot des Allemands en retraite continue à s’écouler toute la journée du 20 par les brèches ouvertes dans la nuit. Les principaux affrontements se déroulent alors à l’est de la Dives, où les colonnes allemandes sont prises à partie mollement par les Canadiens, mais plus énergiquement par les Polonais.

Le major Currie reçoit la reddition d’officiers allemands à Saint-Lambert, une photo emblématique, source: Ouest France.fr

Cette sortie de la nasse ne s’effectue pas sans pertes très élevées, dues principalement aux tirs nourris de l’artillerie alliée qui dispose de bons observatoires sur le pourtour de la poche. Sur le Mont Ormel, l’artillerie polonaise domine les routes d’évasion, ce qui lui permet d’agir avec efficacité. Restée en retrait des opérations au sol, la 2e DB apporte également le concours de son artillerie au harcèlement des colonnes allemandes.

Encombrées de carcasses de véhicules détruits ou abandonnés, de cadavres d’hommes et de chevaux, les routes présentent un paysage de désolation.

Bref bilan d’une victoire incomplète

Le spectacle de dévastation qui se dégage au terme des combats révèle l’étendue du désastre subi par l’armée allemande. A cette vue, il est difficile d’imaginer que la manœuvre de sortie menée de la nuit du 19 à la soirée du 21peut néanmoins être considérée comme un succès, eu égard aux conditions si défavorables dans lesquelles elle avait été engagée.

L’évaluation des pertes allemandes se monte à 10 000 tués et 50 000 prisonniers, « chiffres peu contestés », considère Carlo D’Este, qui poursuit « ce sur quoi on a moins de certitudes, c’est le nombre de soldats allemands qui ont pu s’échapper de la poche »[39]. Sur ce point, que ne renseigne aucun document d’archive, les évaluations américaines vont de 20 000 à 40 000[40]. Dans son ouvrage récent Nicolas Aubin estime que « environ 40 à 45000 des 90 à 100 000 encerclés sont passés »[41].

Véhicules allemands sur une route de la poche, source: War Office Second WW Collection

En tout état de cause, « au moins sur le plan symbolique, la poche de Falaise manqua d’être un autre Stalingrad parce qu’il n’y eut pas de reddition générale. Il fut d’une importance plus que symbolique que les états-majors allemands échappèrent pour la plupart à l’encerclement, car les Alliés devaient apprendre à leurs dépens quand ces états-majors furent capables de reconstituer des divisions et des corps d’armée. De 15 commandants de divisions dans la poche, seuls trois ne purent s’échapper, et un seul des cinq chefs de corps d’armée »[42]. On ne peut guère contester l’avis du général Hausser, selon lequel « dans l’ensemble, la percée a réussi, permettant à un nombre relativement important d’hommes, principalement de la 7e armée. Les pertes matérielles furent très importantes. Des états-majors, seul celui du 84e corps manquait à l’appel ; il avait été sur le front depuis le début de l’invasion »[43].

Route de Chambois, source: National Army Museum

Parmi les 40 000 allemands échappés de la poche, nombre étaient les combattants expérimentés qui, avec des états-majors ayant gardés leur cohérence, vont être disponibles pour encadrer les recrues levées en masse par le pouvoir hitlérien pendant l’été. Ces éléments apporteront un concours essentiel au sursaut qui, des succès défensifs de l’automne à la contre-offensive des Ardennes, vont permettre au Reich de tenir jusqu’au printemps.

Retour sur un catalogue des erreurs

La simple relation des évènements fait apparaitre une longue série d’erreurs d’appréciations, d’hésitations et de décisions inopportunes qui ont permis à l’Armée allemande d’échapper au « Stalingrad en Normandie » auquel les condamnait logiquement l’entêtement d’Hitler à rêver d’une reprise possible de l’attaque de Mortain, retardant au-delà de toute limite raisonnable  le désengagement de ses forces aventurées entre Vire et Domfront.

GIs dans une rue d’Argentan, source :site wwii-archive-modernmet.com

Reprenons brièvement les points qui mettent en cause les principaux chefs alliés[44].

Montgomery a sans doute fait l’objet du plus de reproches. Sa principale responsabilité est d’avoir surestimé les possibilités de ses propres armées et, en particulier, de ne pas avoir  pris les moyens, au-delà d’injonctions irréalistes, d’assurer à l’offensive sur Falaise et Trun la puissance et la rapidité nécessaires. La mauvaise performance de la 1e Armée canadienne tenait à un entrainement insuffisant et inadapté, conséquence d’une base de départ limitée en temps de paix, mais aussi à des défaillances manifestes du commandement. En particulier, Crerar, commandant de l’armée, était dépassé dans ce rôle, de même que Kitching, commandant la 4e DB, qui sera d’ailleurs relevé de son commandement du fait de son incapacité à concentrer les efforts de sa division.  Montgomery ne pouvait ignorer ces insuffisances et se devait d’en tenir compte dans ses plans.

La principale erreur de Bradley, mis en cause principalement dans l’ordre d’arrêt du 13 août, ne réside sans doute pas dans cette décision elle-même que dans ses hésitations, et son retard à en tirer les conséquences. Au niveau des exécutants, Patton était alors dans sa meilleure période. Son caractère fonceur ne l’empêchait pas de percevoir les risques et sa capacité à saisir les occasions pour transformer un succès local en victoire stratégique était alors rare parmi les généraux alliés. Hodges, à la tête de la 1e Armée US, était beaucoup plus classique, comme le montre l’exemple de la 3e DB US attaquant de front les points de résistance allemands, là où les DB de Patton les contournaient chaque fois que le terrain le permettait. Haislip, l’un des acteurs principaux de ces événements, était un exemple d’une série d’excellents commandants de corps d’armée américains révélés par la campagne de la libération.

Comme nous l’avons vu, on ne saurait exonérer le général Leclerc. Il a certes su donner à la 2e DB une cohérence, une flexibilité et une efficacité qui devait s’affirmer lors des combats. A la manière de Patton, il savait saisir les opportunités, gage de succès dans une guerre de mouvement. Pourtant, sa désobéissance du 12 a clairement contribué à l’échec de la 5e DB US devant Argentan. Plus grave peut-être son attitude à l’égard de Gerow le 18, lorsqu’il ordonne à Langlade de simuler  joint l’hypocrisie à la désobéissance. Sans doute faut-il voir dans ce comportement la manifestation de la dimension politique et idéologique de son commandement. A côté de son rôle d’une armée alliée, Leclerc se considère comme investi d’une mission particulière de bras armé de la France Combattante, restée proche du projet gaulliste malgré la réunification des forces françaises. Ceci à ses yeux justifiait son refus d’engager la 2e DB dans des combats qui l’auraient écartée du rôle historique qui lui revenait dans la libération de Paris. La manœuvre du 12 août relève d’un geste présomptueux : démontrer que l’armée française recréée au creuset de la France libre pouvait faire mieux que les unités américaines.

On ne saurait oublier non plus que le commandant supérieur des armées alliées était Eisenhower. Sans ouvrir ici le procès de son incapacité stratégique présumée, ouvert par Montgomery, il reste qu’Eisenhower n’a gère exercé sa responsabilité de coordination et d’arbitrage. Or, au-delà d’un catalogue d’erreurs individuelles, les insuffisances du haut-commandement allié reposaient principalement dans la mauvaise coordination des plans et des efforts, dans un contexte de relations personnelles se dégradant rapidement. Foch aurait dit que, depuis qu’il avait commandé une coalition, il admirait moins Napoléon. C’est bien un paradoxe de la campagne de1944 qu’alors que l’ampleur et la complexité des moyens engagés dépassaient toutes les expériences antérieures, le poids de relations humaines dégradées, au regard d’opinions publiques de plus en plus influentes à l’approche d’une issue favorable du conflit, venait miner les relations de confiance nécessaires à une saine coordination  de l’emploi de ces immenses moyens.

Et si…

L’occasion manquée n’a peut-être pas été l’ordre d’arrêt du 13 août, mais le retard et le manque d’énergie avec lesquels a été conduit la fermeture de la poche sur la Dives.

En effet, au nord d’Argentan, la route de Falaise est dominée sur sa droite par les hauteurs de la forêt de Gouffern. Une progression en colonne sur cet axe s’exposait à des contre-attaques et surtout à un harcèlement à partir de ces hauteurs. Par ailleurs, sécuriser la forêt aurait absorbé l’essentiel des forces de la 90e DI US dans un combat sous-bois qui favorisait l’infanterie allemande. L’idée de Bradley « d’une épaule solide à Argentan » était donc tout à fait justifiée. La question reste ouverte de savoir si cette épaule n’aurait pas été mieux assurée par la possession de la ville d’Argentan, en vue d’interdire l’itinéraire qui, par Occagnes et le nord d’Argentan, rejoint la nationale 816 d’Argentan à Trun.

Plus efficace aurait été la solution d’engager avec résolution la manoeuvre historique d’une fermeture de la poche sur la Dives. En ce qui concerne la « mâchoire sud », cette solution aurait pu être facilement mise en œuvre si le XVe corps avait gardé la disposition de ses 4 divisions. Elle restait compatible avec l’envoi de la 5e DB et de la 79e DI vers la Seine à condition que leur relève soit opérée avec énergie. Elle exigeait aussi que le 21e groupe d’armée prenne sa part du renforcement de la manœuvre.

Examinons un instant ce scénario contrefactuel.

L’opération Superlord[45]

Si Eisenhower approuve l’ordre d’arrêt de Bradley, le soir du 12 août, une partie de son état-major partage le point de vue de Patton: La prudence de Montgomery et la lenteur des Canadiens risque de priver les Alliés d’une grande victoire. Egalement remonté contre Monty, l’entourage de Ike obtient qu’une conférence soit organisée le lendemain matin pour coordonner l’action des Alliés et éviter de nouveaux retards dommageables. A son habitude, Montgomery ne se déplace pas, mais se fait représenter par son chef d’état-major, de Guingand. Pour bien marquer qu’il s’agit de renouer avec l’esprit de coopération qui avait permis le succès du débarquement, les décisions adoptées lors de cette réunion historique[46] se voient attribuer le nom d’Opération Superlord.

L’accord se fait rapidement sur deux décisions : confirmer l’ordre d’arrêt et son corollaire, l’abandon de la liaison directe sur l’axe Argentan-Falaise et la réalisation du plan dit de « grand encerclement », repoussant les Allemands sur la Seine, en aval de Paris. La discussion est plus ouverte sur la possibilité de maintenir une variante du « petit encerclement », en fixant sur la Dives, entre Trun et Chambois, la ligne où arrêter le repli des divisions allemandes. Un accord est obtenu sur ce point, après que soient actées les deux conditions nécessaires à sa réalisation : d’une part, l’envoi rapide de renforts pour relever au sud d’Argentan les éléments du XVe corps qui seront envoyés vers la Seine pour réaliser le « grand encerclement », d’autre part, une intervention énergique de Montgomery pour renforcer l’opération Tractable en associant des troupes anglaises à l’offensive du IIe corps canadien. Cette réunion du 13 août, avec le plan Superlord qui en résulta, devait rester dans l’histoire comme l’un des grands moments de la seconde Guerre Mondiale.

Le premier pilier de l’opération consistait à relever rapidement les 79e DI et 5e DB. Les unités les plus proches mobilisables à cet effet étaient la 80e DI et la 3e DB.

La 80e division, chargée le 9 août, du nettoyage de la région d’Evron, « s’acquitta de sa tâche sans beaucoup d’ennuis. Les quelques difficultés provenaient surtout de la situation fluctuante qui prévalait dans cette partie du front. Pendant plusieurs jours, la division avait oscillé entre un rattachement au XXe corps ou au XVe, et des questions telles que le contrôle du corps, les limites et les objectifs étaient restées plutôt vagues »[47]. En effet, par suite d’un étonnant défaut de coordination, la 80e DI avait reçu l’ordre du XXe corps, dont elle dépendait alors, d’attaquer le 13 au matin « pour s’emparer de la ligne d’Argentan à Sées ». Cet ordre l’envoyait dans les voies de communication de la 90e DI, ce qui ne manqua pas d’arriver. « Tout absorbé par sa propre mission, le 318e régiment traversa l’itinéraire de la 90e DI, accélérant la création d’un embouteillage monstre, accompagné de disputes enflammées »[48]. La discussion devait s’envenimer, et l’affaire se conclure par un ordre, le 14 au matin, « de s’en retourner dans la région de Laval et d’Evron » ! , exactement à l’opposé de la direction où sa présence était requise pour relayer les divisions du XVe corps envoyées, ce jour, vers la Seine. Peut-être inévitable, un tel incident était pourtant surprenant dans une armée qui avait réussi le tour de force  de faire traverser en quelques jours le goulot d’Avranches sur une seule route majeure par 200 000 hommes et 40 000 véhicules[49]. Dans le scénario contrefactuel, ces colonnes de 80e DI sont immédiatement déployées aux nord d’Alençon, pour nettoyer la forêt d’Ecouves et permettre à la 90e DI de rejoindre les divisions blindées sur le front d’Argentan.

L’autre grande unité mobilisée pour renforcer le front d’Argentan était la 3e DB US, particulièrement puissante. Elle était en effet une des deux seules DB US de type lourd, dotées de 232 chars moyens au lieu de 168. A partir de Mayenne, elle était orientée au nord-nord pour combler le vide ouvert sur la gauche du XVe corps. A partir de Rânes, elle devait se heurter à une forte opposition à l’approche de Fromentel. Pourtant, elle avait dès le 13 des éléments sur les arrières immédiats de la 2e DB, ce qui valut à Leclerc les doléances de son chef, le général Rose, qui réclamait la disposition d’itinéraires utilisés par les Français[50]. Dans notre scénario uchronique, un Combat Command de cette division est dirigé sur Ecouché pour y relever la 2e DB dès le 14 août. Un second combat command poursuit cette relève le 15 au soir dans le secteur d’Argentan et le 17, la 3e DB US termine la relève de la 2e DB, rapidement redirigée vers Chartres.

Le général SS Paul Hausser, qui aurait dû connaitre le destin de Paulus, le vaincu de Stalingrad, source Bundesarchiv

Comptant sur ces renforts, Patton est en mesure d’envoyer, comme dans le scénario historique, les 89e  DI et 5e DB vers la Seine, sous la seule réserve que le dernier combat command ne quitte pas le secteur avant d’être relevé par des éléments de la 2e DB, en soutien de la 90e DI, dans le secteur de la 90e DI aux environs du Bourg-Saint Léonard. De plus, il laisse à la disposition du secteur d’Argentan la majorité de l’artillerie de corps d’armée, soit 14 bataillons sur 22, au lieu de 7 dans le scénario historique.

Ces dispositions étant prises, le corps provisoire de Caffey monte une offensive, déclenchée le 16 au matin, de la 90e DI de Bourg Saint-Léonard à Chambois, secondée par le groupement Langlade de la 2e DB, progressant à sa droite[51] et un groupement de la 3e DB US à sa gauche. La percée de Langlade prend à revers les défenseurs de Chambois, qui est occupé dans la nuit, et se poursuit jusqu’au hameau de Moussy, où un barrage antichar est établi face au gué le 17 au matin. Après ce succès, le GTL est regroupé le 18 au matin, d’abord en réserve dans la région d’Exmes, et mis en route le 19 pour rejoindre les gros de la 2e DB à Chartres. 

Sur la « mâchoire Nord » du dispositif allié, Montgomery avait veillé à donner à l’opération Tractable une vigueur renforcée, en application du plan Superlord. Simonds, commandant du 2e corps canadien, avait reçu l’ordre de veiller à un effort groupé de sa 4e DB. De plus, déchargé de la prise de Falaise confiée à la 53e Wessex DI britannique, soutenue par la 4rd armoured brigade, il disposait de ses 2e et 3e DI canadiennes pour établir étayer le barrage sur la Dives établi par la DB au fur et à mesure de sa progression. Dans ces conditions, Trun est atteint le 16, le jour même où Falaise est enfin nettoyée. Ayant traversé Saint-Lambert sur Dives dans la matinée du 17, le détachement du major Currie établit le contact avec le sous-groupement Massu[52] de la 2e DB, l’encerclement des armées allemandes étant scellé par cette rencontre d’unités françaises et canadiennes. Plus à l’est, c’est un détachement de la 1e DB polonaise, croisant des spahis français en train de se retirer après leur relève par l’infanterie américaine, qui établit un second contact entre les armées alliées.

Bien conscient du danger d’encerclement, le commandement allemand s’était efforcé de réagir, tant en hâtant une retraite qui ne sera finalement autorisée par Hitler que le 16 au matin, qu’en lançant une série de coups de boutoir en vue de garder ouverte la brèche entre armées alliées. Plusieurs fois repoussée et décalée plus à l’est, finalement lancée le 16 au matin, l’attaque d’éléments des 116e et 2e SS Pzd pour reprendre la position stratégique du Bourg-Saint-Léonard tombe sous la préparation d’artillerie de la 90e DI lançant sa propre offensive vers Chambois. Une réunion de crise autour du général Hausser, le 17 avant l’aube, s’efforce d’organiser une percée, la rupture de l’encerclement allié étant recherchée à la jonction des armées canadienne et américaine, autour de Saint-Lambert.

Menées avec détermination dans la nuit du 17 au 18, ces attaques se heurtent à un dispositif allié largement établi. Seuls quelques centaines d’hommes parviennent à s’infiltrer en profitant d’intervalles entre les postes canadiens ou américains. Seul chef de grande unité à s’échapper ainsi, le général Meindl, commandant le corps d’armée parachutiste, sera célébré comme un héros par la propagande allemande. D’autres tentatives menées les nuits suivantes, ne devaient pas connaitre plus de succès. Menées par le 2e Corps blindé SS, les attaques de l’extérieur se heurtent à la résistance de la 1e DB polonaise qu’elles ne mettent jamais en difficulté[53]. A nouveau, de petits groupes parviennent à filtrer, souvent pour être rattrapés quelques jours plus tard par la rapidité de l’avance alliée.

Plutôt que de lancer des assauts couteux sur les unités encerclées, les Alliés se bornent à réduire la surface de la poche par des attaques prudentes, fortement soutenues par l’artillerie. Repliés d’abord de l’Orne sur la ligne de chemin de fer de Caen à Argentan, les Allemands s’entassent dans la forêt de Gouffern, dont les couverts leur offre une protection toute relative par rapport au terrain ouvert de la plaine ente la forêt et la Dives, que l’artillerie alliée peut matraquer à loisir. Une offre de reddition, adressée à Hausser le 18 ayant été repoussée, les attaques permanentes de l’aviation alliée sont complétées le 20, puis le 22, par des bombardements massifs de  groupes lourds mettant en œuvre 550 puis 700 quadrimoteurs. Outre les milliers de morts qui s’ajoutent aux victimes des tirs d’artillerie incessants, ces bombardements rendent très difficile le maintien de la cohésion des divisions déjà malmenées par la retraite, en particulier de l’infanterie. Les redditions de groupes plus ou moins nombreux se multiplient sur le flanc ouest, tandis que le commandement garde le contrôle des unités dans la forêt de Gouffern et le glacis qui s’étend maintenant entre la forêt et la Dives. Pour en finir, deux attaques convergentes sont montées, le 23, par la 4e DB canadienne  sur Villedieu-Les-Bailleuls et par la 3e DB US sur Tournai sur Dives et Bailleul, rejetant les derniers défenseurs allemands organisés sur la forêt.

Malgré les refus successifs d’Hitler de l’autoriser, la capitulation exigée de Hausser est inévitable. Signée le 24 au matin par von Gersdorff, chef d’état-major de la 7e Armée, elle entre en vigueur à midi. 49 000 prisonniers viennent s’ajouter aux  34 000 déjà recueillis depuis le début de la bataille[54]. Une clause prévoit que Hausser doit se livrer à une cérémonie de signature solennelle, organisée à Falaise, dans la soirée, où Montgomery et Bradley apposent leur paraphe à côté de celui du général SS, en présence de la presse et des caméras, en vue de marquer pour l’histoire que les généraux anglo-américains, vainqueurs d’un Stalingrad en Normandie,  n’avaient plus de complexe à l’égard des maréchaux de Staline.

L’évènement devait porter ombrage à une autre reddition historique, celle de von Choltitz à Paris, le lendemain.

Notes et références

[1] Expression popularisée par l’ouvrage éponyme d’Eddy Florentin  paru en  1964.

[2] Eisenhower considérait encore le 2 août l’occupation rapide de la Bretagne comme « notre mission principale », cité par N. Aubin, La course au Rhin (25 juillet-15 décembre 1944), p. 85.

[3] M. Blumenson, General Bradley’s Decision at Argentan, in : K.R. Greenfield , Ed., Command Decisions, p. 306.

[4] Carlo D’Este, Histoire du débarquement, janvier-juillet 1944, p.418.

[5]St. Napier, The Armoured Campaign in Normandy, June-august 1944 , p.319.

[6] D’Este, op. cité, p. 425.

[7] Weigley, Eisenhower’s Lieutenants, p. 199 ; C. D’Este, Histoire du débarquement, p. 439.

[8] St. Napier, The Armoured Campaign in Normandy, June-August 1944, pp. 340, 353.

[9] Napier, Armoured Campaign,  p. 360 ; Weigley, Eisenhower Lieutenants, p.203 ; Blumenson, in Command Decision, p.308.-

[10] R. Weigley, op. cité, p. 204.

[11] C. D’Este, Histoire du débarquement, p. 427.

[12] Blumenson, La bataille des généraux, p. 188.

[13] Cf. inter alia : Repiton-Préneuf, 2e DB, La campagne de France, pp.11-12 ;  Pittino, Combats de la 2e DB en Normandie, p.209 ; Saint-Martin, L’arme blindée française, tome 2, p.345.

[14] Blumenson, ibid. p. 187.

[15]Offensive, pour laquelle la 116e PzD était envoyée à Alençon,  dont les Alliés étaient informés, comme de beaucoup des décisions allemandes, par le système de décryptage Ultra. Cf.  R. Bennett, Ultra in the West, the Normandy Campaign 1944-45, p. 120.

[16] Op. cité, p. 101.

[17] H. Pittino, Combats de la 2e DB en Normandie, p. 292.

[18] Blumenson, La libération, l’histoire officielle américaine, p. 705.

[19] Blumenson, La libération, pp. 703-704.

[20] Blumenson, La bataille des généraux, pp.190-191.

[21] Cf. ci-après le fac-similé de l’ordre reçu par la 2e DB

[22] Pittino, op. cité, p.304.

[23] Blumenson, La libération, p. 706, Weigley, op. cité, p. 206 ; cf. aussi L. Farago, Patton, grandeur et servitude, pp.330-331.

[24] Weigley, Eisenhower’s Lieutenants, p. 207.

[25] Blumenson, La bataille des généraux, p.192.

[26] Cité par Blumenson, La bataille des généraux, p. 197.

[27] Blumenson, Libération, p. 724.

[28] Blumenson, Libération, p. 731.

[29] Nous conserverons l’ancien orthographe, Dives, avec un s.

[30] D’Este, op. cité, p.442.

[31] Blumenson, Libération, p. 734.

[32] H. Pittino, Combats de la 2e DB en Normandie, p. 341.

[33] Blumenson, Libération, p. 742.

[34] Von Gersdorff, Fighting the Breakout,  p. 22 ; Blumenson, La libération, p. 1

[35] Ken Ford, Falaise 1944, Death of an Army, p.77.

[36] Ford, op. cité,p.76.

[37] Napier, Armoured Campaign, p.391.

[38] Ford, Falaise 1944, p. 71.

[39] Dans son  Histoire du débarquement, p. 438.

[40] Cf. inter alia, Russel Weigley, Eisenhower’s Lieutenants, p. 214.

[41] La course au Rhin, p. 108.

[42] Weigley, op. cité, p. 214-215.

[43] In Fighting the Breakthroug, p. 241.

[44] Parmi la vaste littérature sur le sujet, relevons les ouvrages précités de C. D’este, de Blumenson, de Weigley et d’Aubin.

[45] Uchronie…

[46] Et néanmoins contrefactuelle…

[47] Blumenson, La libération, p, 697.

[48] Blumenson, La libération, p. 718.

[49] B. Rondeau, Patton, la chevauchée héroïque, p.353.

[50] Voir la carte ci-dessus, sur la 2e DB en Normandie.

[51] Le rôle attribué ici au groupement Langlade est celui prévu historiquement pour l’attaque du 17, repoussée au 18, mais que Leclerc avait ordonné à Langlade de ne pas exécuter, en contradiction avec les ordres de la 90e à laquelle il était rattaché pour l’opération, cf. de Langlade, En suivant Leclerc, pp. 177-178

[52] Un officier dont le nom devait ainsi passer à la postérité…

[53] Contrairement à la situation historique, OTL, où les Polonais devaient faire face aux attaques venant de la poche et de l’extérieur.

[54] Officiellement, le nombre des survivants allemands fait prisonniers à Stalingrad a été de 91 000. 

10 réflexions sur « Août 1944,  un Stalingrad manqué en Normandie  »

  1. Bonjour Monsieur Hénin

    Intéressant travail d’explication et de façon compréhensible pour un public amateur mais pas forcément au courant des subtilités tactiques et stratégiques de la campagne de Normandie.

    Cependant je ne vois pas comment vous pouvez accuser le général Leclerc de n’en avoir fait qu’à sa tête mettant en danger la stratégie alliée.

    Sur le terrain, les décisions de Leclerc semblent être les plus adaptées. Bien entendu, seulement dans le cas où l’on considère que la vie de ses soldats compte.
    Contourner le dispositif Allemand en forêt d’Ecouves par l’est afin de le prendre de flanc se révèle plus intelligent que l’assaut frontal par le sud, d’où les éléments de la 9e Panzer Division en position dans la forêt attendent l’attaque, comme l’ont constaté à leurs dépends les reconnaissances du Groupement Tactique Langlade. Cette manoeuvre a bien sûr nécessité de prendre durant quelques heures la route réservée à la 5e DB US. Ce que Leclerc a expliqué au Général Haislip qui l’a fort bien compris autorisé la passage par Sées du Groupement billotte ( GTV) et de ce groupement seulement . La manoeuvre a pleinement réussi côté français.
    La polémique initiale vient plus de Bradley que de Haislip et de Patton, qui lui aussi a approuvé la décision de Leclerc.

    D’autre part à Mortrée, la 5e DB US ne s’est pas contentée d’attendre la ravitaillement. Elle a durement combattu. Les 6 heures perdues l’ont été par les combats de La Task Force Bartel ( 34th Tank battalion et 46th Infantry battalion) face aux éléments de la 116e Panzer division qui avaient atteint le village dans la matinée. Notamment face aux panzer grenadiers soutenus par l’artillerie déployée sur les hauteurs de Marcei.

    Que la 2e DB ait reçu la mission de libérer Paris comme objectif principal de la part du général de Gaulle c’est vrai. Mais à cause de cela mettre sur le dos, même partiellement de la 2e DB la non fermeture de la poche de Falaise-Chambois. Où alors, comme vous le faites, vous omettez certains éléments qui infirment cette thèse.

    Qu’il y ait encore aujourd’hui des débats d’historiens c’est une chose tout à fait compréhensible mais ne pas mentionner des faits sur le terrain, c’est plutôt gênant.

    • Merci de votre commentaire soigneusement argumenté.
      Contourner la Forêt d’Ecouves par l’est (5e DB US) et par l’ouest (2e DB) était bien le plan d’ Haislip, avec les objectifs respectifs, tous deux importants, d’Argentan et d’Ecouché. Leclerc a, semble-t-il, estimé qu’il pouvait réaliser seul la manœuvre de corps d’armée, ce qui était faire preuve de présomption. Sur le plan stratégique, là où il a eu raison, c’est de risquer des colonnes dans la forêt, qui ont contribué à dissocier le dispositif allemand en voie de déploiement.
      S’il était convaincu du bien-fondé de sa manœuvre, la moindre des choses était qu’il prenne contact avec Oliver, cdt la 5e DB, ou avec Haislip, pour coordonner leurs mouvements à la traversée de Sées. Il est d’ailleurs probable qu’Haislip lui aurait enjoint de ne pas disperser ses efforts.
      On ne saura sans doute jamais quelle part le retard du ravitaillement a joué dans l’arrêt de la 5e DB à Mortrée. Le ravitaillement effectué aurait pu donner au CCA la possibilité de manœuvrer pour contourner le village et ses défenses. Je constate que certains auteurs français, récents et sérieux, ne rejettent plus la critique faite à Leclerc comme on l’a fait pendant 50 ans.
      La priorité à la mission de libération de Paris a plutôt joué sur une autre décision reprochée à Leclerc, l’ordre donné à Langlade de ne pas s’engager aux côtés de la 90e DI US dans son offensive sur Chambois, un manque de loyauté manifeste à l’égard de ses compagnons d’armes.
      Je partage la conviction que Leclerc est digne de notre admiration. Cela doit-il nous interdire de relever des reproches qui peuvent lui être adressés ?

  2. L’objectif de Leclerc concernant la forêt d’Ecouves n’était pas simplement de la contourner mais bien de la nettoyer des forces allemandes s’y trouvant. Une fois encore, comme le sous groupement Roumiantzoff le constate, pour éviter un aussau frontal meurtrier par le sud, il décide de contourner par l’est pour y pénétrer, pensant que les américains ne sont pas encore arrivés à Sées. Après on peut polémiquer en tant qu’historien sur le bien fondé de la manoeuvre , mais le soldat de la 2e DB, lui, a toujours su gré à son général d’avoir eu la volonté de préserver sa vie autant que possible.
    Quant aux américains , la forêt et le massif d’Ecouves sont juste un obstacle à contourner. Leur problème sera Mortrée. Pas pour le ravitaillment, mais comme je l’ai dit, c’est un village qu’il faut fouiller maison par maison avec six heures de combats contre la 116e panzerdivision, à l’entrée du village et à sa sortie. L’embuscade antichars que subit la task Force Bartel à l’entrée d’Argentan au soir du 12 août n’est pas due à l’action de la 2e DB.
    Mais vous trouverez toujours des historiens pour le dire. En général des gens qui ne sont jamais allés voir la configuration du terrain, ni interroger les témoins directs comme j’ai pu le constater.

    • Merci de ces compléments intéressants. Il est important de confronter les éléments d’information et d’appréciation et de se garder d’une histoire trop simple.
      Pour en revenir à l’affaire de Sées, il aurait été souhaitable que les mouvements soient coordonnés, avec échange d’officiers de liaison, et un tour de Piper en temps utile.

  3. Merci pour cette explication accessible au profane.

    La principale explication ne viendrait-elle pas de la disproportion entre le rôle exigé par les britanniques et leurs moyens réels, en particulier terrestes ?

    J’ai cru avoir compris au cours de mes lectures qu’une fois l’armee française évaporée, la British Army a couru durant toute la guerre après des effectifs impossibles à réunir et encore moins à former. Il manquait gravement d’encadrement suffisant pour une armée de masse, et le grand point de l’armée canadienne montrait combien les britanniques manquaient de troupes, la navy et la RAF ayant un poids disproportionné et impossible à réduire.

    • Il est vrai que l’armée anglaise était en 1944 confrontée à un sérieux problème d’effectif, devant se résoudre en août à dissoudre une division. Il n’empêche qu’elle aurait pu faire un meilleur usage des troupes disponibles: le commandement anglais , marqué comme d’ailleurs les Français de 1940, privilégie une organisation méthodique et des opérations planifiées, laissant peu de place à à l’exploitation des opportunités. Formé à cette école, mais avec l’expérience en moins, le commandement de l’armée de Crerar est souvent déficient.
      L’armée anglaise de 1944 présente aussi un déficit qualitatif: la 7e DB par exemple, les fameux ‘rats du désert’, sûrs de leur expérience, ne prennent pas la peine de s’adapter, d’où des catastrophes comme à Villers-Bocage.

  4. Bonjour,
    En réponse à M. Vincent Carminati et compte-tenu qu’à plusieurs reprises mon ouvrage, La course au Rhin est évoqué comme élément du débat. Ce que révèle l’épisode de la forêt d’Ecouves réside non dans la qualité et le coup d’œil de tacticien de Leclerc mais dans sa capacité à opérer sous les ordres d’un supérieur et de travailler en équipe. Comme il le montrera régulièrement par la suite, Leclerc est un remarquable tacticien, l’un des tout meilleur divisionnaire chez les Alliés en 1944 et il peut même prétendre au titre de meilleur chef de DB (au même titre que Wood à la 4th DB US). Il le prouve à Baccarat, à Dompaire, à Saverne, dans sa marche sur Strasbourg. Mais ces exploits sont toujours obtenus quand il agit en pointe, en autonomie. Par contre, il est bien moins à l’aise quand il doit jouer au sein d’un orchestre, sous les ordres d’un chef, exécutant un plan conçu par autrui. C’est exactement le cas à Ecouves où Leclerc gêne les mouvements de l’unité voisine pour faciliter sa propre manœuvre. Que cela lui permette de mieux la réussir ou d’économiser la vie de ses hommes n’est pas un argument suffisant si cela conduit à l’échec de l’opération globale. On peut toujours discuter pour savoir si la 5e DB US aurait réussi sa manœuvre sans l’intrusion du GT français, l’essentiel est qu’il ne pense pas du tout à son voisin et aux répercussions que cela peut avoir quand il ordonne le crochet. Leclerc pense et agit en solo et ensuite le fait valider par son supérieur. C’est un soliste (comme Patton à un échelon supérieur). Etant donné que la division vit son baptême du feu, il n’est pas surprenant que Haislip ne lui donne pas la mission le plus importante et lui préfère la 5e DB mais cela frustre un Leclerc qui n’entend certainement pas jouer les faire-valoir… Force est de constater qu’ici Leclerc est plus un parasite qu’un exécutant loyal.
    Cela nous amène à la 2e opération, celle de la clôture de la poche qui pose la question de la gestion des forces armées multinationales dans une coalition et de la responsabilité des supérieurs américains qui – pour fermer de la poche – ont choisi entre autres la division française. Dès février 1944, Ike et De Gaulle avaient échangé sur l’importance d’avoir une division française dans le contingent débarqué en Normandie… pour des raisons politiques. Leclerc était soumis à une double autorité, une autorité politique nationale (De Gaulle) et une autorité militaire opérationnelle (Haislip, puis Gerow). En cas de désaccords entre les ordres de ces deux autorités, la première l’emporterait légitimement. Les Américains le savaient mais n’en ont pas tenu compte car du fait de négligences dans leurs déploiements, ils se sont retrouvés fort démunis au niveau de leur pince sud et ont été contraints d’introduire la division Leclerc puis à l’y maintenir. Or maintenir la 2e DB à Argentan alors que la libération de Paris approchait a débouché sur ce conflit d’autorité (De Gaulle a donné ordre de tout faire pour être à Paris, Gerow de marcher sur Chambois). ce sont les Américains et eux seuls qui conduisent à cette situation impossible pour Leclerc. Il y a ici un défaut de projection dans le temps de la part des états-majors US… on peut estimer que c’est Eisenhower qui aurait du alerter ses subordonnés de cette question.
    Autant à Ecouves la responsabilité de Leclerc doit être discuté, autant à Chambois, on ne peut guère le charger.

    Bravo pour votre Blog. Vos articles sont remarquables d’intérêt, sans oublier votre somme sur le plan Schlieffen.
    Bien cordialement
    Nicolas Aubin

    • Vous décrivez très bien les deux facettes de Leclerc, avec ses qualités tactiques et sa difficulté à s’insérer dans un ensemble régulé par une autorité hiérarchique.
      A Chambois, le reproche que l’on peut adresser à Leclerc réside dans sa grave incorrection. Langlade rapporte que, après avoir pris note de la mission qui lui était assignée le 17, Leclerc lui a ordonné: « poussez votre groupement tactique dans la région prescrite mais n’exécutez pas l’ordre, quoiqu’il arrive, sans que je vous y ai personnellement autorisé, Compris? ». Reconnaissez que ce comportement est peu excusable de la part d’un commandant subordonné.
      Et pourtant, je vous rejoins pour considérer que, paradoxalement, il avait sans doute raison. Pour des raisons politiques dites vous, j’emploierai plutôt l’expression de raison d’état, une raison qui ne fait pas toujours bon ménage avec les critères habituels d’un comportement correct…

    • Bonjour M. Hénin,

      Effectivement dans ses premiers jours de combats, Leclerc manifeste clairement une incorrection et même agit avec duplicité avec les Américains.Son caractère est exacerbé par la raison d’Etat (comme vous dites). Je pense que cette situation est née d’un manque d’anticipation de la part des Américains (il a manqué une discussion franche entre Eisenhower et De Gaulle, suivie d’une circulaire clarifiant le statut de la 2e DB auprès de l’état-major américain) mais je suis pleinement d’accord qu’elle est aggravée par le caractère impossible de Leclerc. D’ailleurs malgré ses performances, les états-majors se refileront la 2e DB comme une patate chaude. Le V US Corps et la 1st Army après l’épisode houleux de Chambois n’en veulent plus. De Lattre n’arrivera jamais à s’entendre pendant la campagne d’Alsace avec Leclerc (au point que ce dernier demandera son rattachement à l’armée de Patton et que la 2e DB sera exilée plusieurs semaines en garnison contre les poches de l’Atlantique avant de revenir in extremis pour le final en Allemagne). Seuls Haislip (XV US Corps) et son N+1 Patton (3rd Army) sauront en tirer tout le potentiel mais dans un contexte de bataille fluide (Dompaire, percée en Alsace, marche sur Berchtesgaden) où la 2e DB opère en pointe en ayant rarement besoin de trop coopérer.

      Pour autant, pouvait-on attendre un autre caractère de la part de l’Homme qui avait décidé de faire Kouffra ?

      Cordialement
      Nicolas Aubin

    • Je ne peux qu’approuver votre argumentation aussi raisonnée que bien informée.

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