Le raisonnement contrefactuel, méthode pour la réflexion historique

« Patrick, vous ne pouvez pas me faire cela… » : Cette phrase clé est au cœur de l’ouvrage de fiction « Un diner à Bordeaux » qui, en ce mois de Janvier 2019, talonne « Sérotonine », le nouveau roman de Michel Houellebecq, au palmarès des meilleures ventes. C’est en effet par cette confidence que le président Juppé reconnait combien il est passé près d’une erreur qui aurait bien pu lui couter son élection à l’Elysée. Lors d’un diner à Bordeaux, au printemps 2013, il avait d’abord laissé Patrick Stéfanini[1] dans l’incertitude sur ses intentions, avant de comprendre qu’il le laissait ainsi libre de rouler pour un autre candidat. Heureusement, à l’heure du café, un sursaut de lucidité lui avait arraché ce cri du cœur, qui devait tout changer. Comme sa courte victoire sur François Fillon au second tour de la primaire de la droite, le  27 novembre 2016, devait le montrer, Juppé n’aurait jamais pu gagner sans l’amicale insistance de Stéfanini pour le convaincre qu’une campagne de primaire doit d’abord viser à gagner la majorité de son camp, ni  sans son efficacité dans l’organisation de sa campagne. Au-delà du succès de librairie, « Un diner à Bordeaux » devient une pièce incontournable des analyses qui s’interrogent sur l’origine du décrochage du quinquennat du président Macron, au moyen de scénarios alternatifs explorant les possibilités d’une politique de réformes dans la France d’aujourd’hui.

Il ne s’agit pas ici de filer cette uchronie politique, doublée d’une uchronie littéraire, exercice dont nous serions bien incapable. Il s’agit seulement de suggérer comment un récit contrefactuel peut être mobilisé pour nourrir la réflexion politique ou historique.

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De l’uchronie à l’histoire virtuelle ou contrefactuelle

  « Et si Ponce Pilate avait gracié Jésus ? Si Hitler était mort en 1930 dans un accident de voiture ? Si Napoléon avait gagné à Waterloo ? La suite de l’histoire du monde en eût été changée… Contrairement à d’autres formes de littérature de l’imaginaire où l’inventivité ne se donne pas de limites, dans l’uchronie il s’agit de réécrire une histoire probable à partir d’un point où les faits auraient pu diverger. L’uchronie est, disait son fondateur Renouvier, une ‘’utopie appliquée à l’histoire’’, c’est-à-dire l’histoire ‘’refaite logiquement telle qu’elle aurait pu être’’»[2]. Cette brève description d’Eric Henriet nous introduit bien à un type de raisonnement maintenant courant en histoire, comme dans beaucoup d’autres disciplines. Signe de l’importance prise par cette littérature, la bibliographie du récent ouvrage de référence publié de Q. Deluermoz et P. Singaravelou[3] ne couvre pas moins de 17 pages, recensant environ 350 références !

L’histoire militaire est fortement représentée parmi ces publications et, en particulier,  dans la série des What IF ? américains. Dans la suite de cet article, nous aurons notamment l’occasion de faire référence aux What If ? de 1914.

Un classique des What If ? d’histoire militaire

Plutôt que de reprendre ici toute l’histoire de cette littérature, depuis l’essai de Charles Renouvier en 1876 -créateur du néologisme uchronie-utopie des temps passés[4], attachons nous à en dégager quelques lignes de force.

Dans une longue introduction à un recueil d’essais de Virtual History l’historien anglais Niall Ferguson présente la raison d’être de d’histoire contrefactuelle : « Virtual History is a necessary antidote to determinism »[5]. Contre toutes les approches déterministes de l’histoire, il s’agit de réintroduire la contingence et d’illustrer la nécessité, pour rendre compte des faits historiques, des évènements alternatifs qui auraient pu se produire.

Pour ses avocats, l’histoire alternative contribue à la rigueur du raisonnement en levant le poids du biais rétrospectif qui menace en permanence l’historien. « Les travaux de science cognitive […] nous mettent en garde contre les dangers du biais rétrospectif : la tendance puissante de l’être humain à commencer d’oublier, dès que nous avons appris ce qui s’est passé, combien le monde est imprévisible et de s’attacher à trouver des raisons en chaîne pour lesquelles ce qui est arrivé apparait comme le résultat inévitable des causes initiales »[6]. Ricœur n’évoquait il pas « l’illusion rétrospective de la fatalité »[7]. En d’autres termes, « pour que l’histoire éclaire les conduites présentes, elle doit expliquer pourquoi d’autres résultats n’ont pas prévalu, non dans le sens qu’ils n’auraient pas pu, mais dans le sens qu’ils auraient bien pu »[8]. Certes, « l’historien ne peut établir aucun degré de vraisemblance pour des évènements qui ne sont pas survenus. Mais, en explorant quelles conditions auraient été requises pour que d’autres résultats se réalisent, l’histoire peut jouer un rôle heuristique. Elle suggère par-là comment la liberté d’action a été fermée ou exploitée. Elle permet de répartir les responsabilités en révélant les espaces de choix ».

Un manifeste et une collection d’essais

 

A la recherche de la causalité historique

Raymond Aron a été l’un des premiers en France à défendre et à pratiquer l’usage le raisonnement contrefactuel dans un ouvrage académique. En 1938, dans l’ouvrage tiré de sa thèse de philosophie, Aron considère que, pour établir une causalité historique, le schéma le plus intéressant est celui qu’a indiqué Weber. Lui seul nous permettra […] de rattacher les jugements de causalités, expression d’une probabilité rétrospective et à la curiosité de l’historien et à la structure du monde historique. Rappelons d’abord le schéma logique. Si je dis que la décision de Bismarck a été la cause de la guerre de 1966, que la victoire de Marathon a sauvé la culture grecque, j’entends que, sans la décision du chancelier, la guerre n’aurait pas éclaté (ou du moins n’aurait pas éclaté à ce moment), que les Perses vainqueurs auraient empêché le ‘’miracle’’ grec. Dans les deux cas, la causalité effective ne se définit que par une confrontation avec les possibles. Tout historien, pour expliquer ce qui a été, se demande ce qui aurait pu être [souligné dans le texte] »[9].

Dans son cours au Collège de France en 1972, Aron note que cette approche relève d’une méthodologie partagée par plusieurs disciplines: « [Weber] a plus ou moins clairement élaboré la théorie qui joue maintenant un rôle important chez les analystes anglo-américains et qui est celle des counterfactual conditions, des conditions contraires aux faits »[10].

Remarqués par Aron en 1972, ces analystes anglo-saxons ont fait école, et l’usage des contrefactuels relève maintenant d’une méthodologie standard, en particulier chez les politistes et historiens travaillant dans le domaine des relations internationales. Au-delà des premières collections de What If ? , des ouvrages associent la discussion approfondie de scénarios contrefactuels à de savantes considérations méthodologiques[11].  C’est ainsi dans la revue  World Politics que l’on trouve, publié dès 1991, un article de J.D. Fearon sur l’utilisation des contrefactuels pout tester des hypothèses en science politique. L’observation historique offre trop peu d’observations pour assurer les degrés de liberté nécessaires à une inférence statistique. De ce fait, « l’analyste qui désire tester une hypothèse causale, ou évaluer le poids relatif de différentes causes n’a d’autre choix que d’ajouter ou de créer des données supplémentaires, soit en ajoutant de nouvelles observations, soit en introduisant des ‘observations’ contrefactuelles » [12].

On l’aura compris, ces considérations nous éloignent quelque peu des méthodes applicables dans le raisonnement historique. Elles peuvent cependant recouper des interrogations d’ordre logique.

Détour méthodologique: de l’explication causale à la méthode contrefactuelle

Aron, avons-nous vu, justifiait le recours aux contrefactuels dans une perspective d’imputation causale. Si, pour l’historien, les contrefactuels représentent des voies non empruntées par l’histoire réelle, ils constituent, du point de vue du logicien, des mondes possibles non réalisés. En tant que tels, ils peuvent servir à identifier une relation causale, comme il ressortait de la célèbre définition de David Hume en 1746 :

 « Nous pouvons définir une cause comme un objet suivi par un autre, et tels que tous les objets semblables au premier sont suivis par des objets similaires au second. Ou, en d’autres termes, tels que, si le premier objet n’était pas survenu, le second n’aurait pas existé »[13]. Ainsi à côté de la définition empirique standard de la causalité comme association régulière, Hume introduit la définition contrefactuelle : la cause est cet antécédent sans lequel l’effet ne se serait pas produit. Il s’agit alors de montrer qu’il n’y a pas de place pour l’évènement effet dans un monde où l’événement cause ne s’est pas réalisé. Le point de bifurcation du raisonnement uchronique est celui où l’on retire de l’histoire cette condition déterminante pour le déroulement de l’histoire réalisée. Il est équivalent de dire que le double meurtre de Sarajevo a été la cause de la Première Guerre mondiale et de produire un scénario cohérent avec nos connaissances historiques dans lequel l’absence ou l’échec de l’attentat engendre un monde où il n’y a pas place pour ce conflit[14]. On peut donc évaluer la validité de l’assertion causale en discutant de la cohérence et de la vraisemblance du contrefactuel.

Un ouvrage précurseur, avec de grandes signatures

Ce détour par la logique éclaire un piège du raisonnement contrefactuel. En toute rigueur, la seconde définition de Hume, ci-dessus, repose en effet sur une erreur logique. Que « C implique E » n’est pas équivalent à « non-C implique non-E », à moins que C n’ait été une condition nécessaire de E[15]. Supprimons l’attentat de Sarajevo, d’autres facteurs pouvaient rendre la Première Guerre mondiale inévitable. Le contrefactuel proposé devra donc pouvoir convaincre qu’aucun de ces facteurs ne constituaient pour le maintien de la paix une difficulté incontournable.

Les logiciens ont également contribué à préciser et à enrichir les conditions que doit satisfaire un contrefactuel satisfaisant, introduisant notamment la notion de cotenabilité, par laquelle Goodman, s’est efforcé de compléter la notion de cohérence d’un scénario avec nos connaissances, en l’étendant d’une simple absence d’incompatibilité logique des énoncés à une possibilité d’occurrence jointe des conditions pertinentes[16]. Ainsi, pour évaluer la thèse de van Evera et Snyder selon laquelle le culte de l’offensive a été une cause majeure du déclenchement de la guerre, Sagan discute un contrefactuel dans lequel la culture des états-majors aurait reconnu la force de la défensive. Or, lui semble-t-il, « supposer l’absence du culte [de l’offensive] n’est pas cotenable avec l’hypothèse d’un ‘1914’ par ailleurs inchangé »[17] . Une croyance dans les vertus de la défensive aurait modifié d’autres paramètres de la situation politico-stratégique, aussi « les analystes qui adoptent une stratégie d’argumentation contrefactuelle doivent être très attentifs à ce que leurs hypothèses contrefactuelles soient cotenables avec les faits et les théories qu’ils utilisent pour dériver leurs implications causales »[18]. Plus généralement, depuis un ouvrage de David Lewis en 1973, les contrefactuels sont devenus des objets à part entière des analyses de logique formelle[19].

Sans entrer dans ces subtilités, on peut cependant relever un sérieux contresens dans le concept de chaostory avancé par Ferguson pour qualifier la prise en compte de l’aléa et des probabilités : la théorie du chaos dont il se revendique  repose en effet sur une dynamique déterministe, et non sur des processus aléatoires, probabilisables. 

Entre réalisme et possibilité

Le mode contrefactuel ne peut prétendre servir le raisonnement historique sans se démarquer des récits de pure fiction dont l’intérêt,  qui peut être grand, relève cependant d’une autre nature. Comme le relevait N. Ferguson, « les scénarios contrefactuels que nous avons besoin de construire ne peuvent être de simples fantaisies »[20]. « On dit souvent, qu’avec des ‘’si’’, tout devient possible. Mais, en réalité, on ne peut mettre un ‘’si’’ devant n’importe quoi »[21]. Pour Jon Elster, « quand tout est possible, rien ne l’est plus »[22] : il n’y a a priori aucune limite au nombre de scénarios que l’on peut imaginer, d’où la nécessité de critères permettant de limiter l’imagination à des contrefactuels pertinents.

Le premier critère qui vient à l’esprit est celui du réalisme. Nous le trouvons formulé ainsi sous la plume de Jacques Sapir : « Il existe un genre littéraire uchronique, parfaitement estimable et qui a produit de nombreuses œuvres intéressantes, où seule l’imagination de l’auteur sert de limite. Ce n’est pas le cas dans les ‘’histoires alternatives’’ qui, comme notre projet [1940, Et si la France avait continué la guerre..], se fixent pour objectif de tester le cadre de l’histoire, à la fois pour en montrer certaines limites mais aussi pour aider à mieux comprendre en quoi et pourquoi cette histoire, que nous appelons la ‘’trame historique’’ s’est imposée. D’où, précisément, l’injonction de réalisme »[23]

A quelle aune doit-on juger du réalisme d’un contrefactuel ? La question ne manque pas de faire débat.

Pour Ferguson, « nous ne devons considérer comme plausibles que les alternatives dont on peut établir qu’elles ont effectivement été envisagées par les contemporains »[24]. Sur cette base, on peut envisager que Gamelin, au printemps 40, ait renoncé à la manœuvre Dyle, ou du moins à son extension vers Breda, mais pas qu’il ait décidé de prendre l’offensive.  Jack Levy défend plutôt un critère de plausibilité a priori,  la cohérence avec « des généralisations théoriques bien établies »[25]. Pour revisiter l’histoire des grandes découvertes, faut-il prendre en compte seulement les expéditions projetées, mais non réalisées, ou toutes celles qui nous apparaissent avoir été possibles sur la base de notre connaissance des progrès de la navigation et de la construction navale ?

La notion de réalisme peut-elle d’ailleurs s’appliquer à un monde virtuel, irréel par nature ?  Dans ce monde virtuel, l’intérêt de l’historien se limite à des états possibles. Pour le philosophe Stéphane Chauvier, il convient de « subordonner l’ontologie du possible à son épistémologie : c’est l’imposition de règles dans la construction des ‘possibles’ qui les distingue de l’arbitraire et leur donne cette capacité à éclairer certains aspects du réel »[26] . Au lieu d’un jugement d’existence impossible à poser, c’est la qualité du scénario qui doit emporter la conviction : « De manière générale, un jugement de possibilité de la forme ‘’ a pouvait, aurait pu, pourra être G’’ est tenu pour vrai s’il existe un scénario, prenant son départ dans le passé ou le présent de l’objet a, et conduisant à ce que cet objet soit G »[27]. L’argument rejoint un résultat classique en logique, si l’on remarque qu’un scénario peut être considéré comme un modèle et une conjecture contrefactuelle comme une théorie, au sens de la théorie des modèles. Dans ce cadre, l’existence d’un modèle établit la consistance de la théorie[28].

Sur les critères d’un « bon » contrefactuel

Le réalisme apparait en premier rang des neuf critères d’un bon contrefactuel, qui ressortent d’un article du politologue américain Richard Lebow[29], à savoir :

1-Le réalisme, par leur ancrage dans le contexte historique, n’exigeant qu’une réécriture minimale, avec des mécanismes convaincants ;

2-La clarté, énonçant sans ambiguïté l’origine et le résultat du scénario, ainsi que les conditions permettant au contrefactuel de survenir ;

3-La cohérence logique ou cotenabilité : l’ensemble des conditions, principes et mécanismes mobilisés doivent être compatibles entre eux et avec le point de divergence supposé ;

4-La cohérence historique : même dans une ‘réécriture minimale’ n’introduisant qu’une seule modification aux données historiques, un scénario contrefactuel ne peut être plausible si cette modification est irréaliste ;

5-La cohérence théorique, qui ressort d’une explicitation des théories, hypothèses et interprétations sur lesquelles est construite l’argumentation ;

6-L’explicitation des modifications contrefactuelles secondaires ou sous-jacentes, souvent admises implicitement sans en identifier la contribution ;

7-Eviter les illusions de combinaison, la probabilité composée de deux modifications combinées devenant très faible : « des contrefactuels pourraient avoir changé le monde, mais d’une façon qui devient exponentiellement plus difficile à suivre dans le temps à cause des bifurcations supplémentaires qui interviennent dans le scénario » ;

8-Reconnaître l’interrelation des causes et des effets,  les effets produits par la modification contrefactuelle agissant eux-mêmes comme cause de nouveaux évènements au-delà de ceux attendus dans le scénario originel;

9-Intégrer les contrefactuels du second ordre, en particulier les développements pouvant résulter de mécanismes compensateurs, tendant à ramener l’histoire sur son cours précédent la perturbation supposée.

Sans reprendre ici tous ces critères, retenons la nécessité d’envisager des contrefactuels du second ordre. La littérature sur les what if ? de 1914 nous en fournit un exemple classique : Si la crise de juillet 1914 avait pu être résolue par une pression diplomatique exercée sur l’Autriche et la Russie, elle aurait laissé subsisté des tensions encore aggravées par les rancœurs de ceux qui auraient cédés sous la pression, rendant ainsi plus difficile la résolution d’une nouvelle crise.

On peut aussi en proposer un exemple plus original : Pour concevoir un occident sans la présence du christianisme historique,  Carlos Eire imagine un Jésus qui, gracié par Ponce Pilate et certes reconnu comme prophète, mais privé de la palme du martyre, et de son aboutissement dans la résurrection rapportée par ses disciples, aurait vu son influence décliner. Son message, récupéré par les autorités romaines, aurait été instrumentalisé pour consolider l’empire, avec des conséquences inattendues pour l’histoire moderne et contemporaine. Pour Eire, la fureur de la foule, frustrée de la condamnation exigée, se serait limitée à un début d’émeute, vite réprimé : «les soldats romains savaient gérer une telle situation […] Quelques cranes fissurés, quelques os brisés et des plaies ouvertes. Quelques gouttes de sang. Ce fut tout »[30]. Vraiment tout ? Peut-on écarter un contrefactuel du second ordre, qui suivrait le scénario du film d’André Cayatte, « Le glaive et la balance »[31], où l’on voit une foule haineuse renverser et incendier la camionnette des trois accusés, acquittés à tort à ses yeux. Ce contrefactuel est plausible. Du personnage Ponce Pilate, il recentre la question sur un facteur plus fondamental,  l’ampleur du rejet suscité par l’enseignement et la personnalité de ce prophète hors normes. Pour peu que les assassins, après avoir lapidé leur victime, aient attaché par dérision son cadavre sur une croix improvisée, le scénario renouerait même avec la symbolique historique du christianisme.

Risques et dangers du raisonnement contrefactuel

Au-delà de ces difficultés sur le plan logique, l’histoire alternative s’est vue adressée trois critiques, qui identifient autant de risques manifestes de l’exercice[32].

1) Elle est intrinsèquement arbitraire, le choix des combinaisons d’évènements constituant un développement envisageable relevant de « l’océan infini des faits ».

2) Elle est hautement spéculative, aucune barrière ne pouvant  la garantir contre un glissement vers un discours du type ‘café du commerce’ où l’imagination et les sentiments l’emportent sur le raisonnement scientifique.

3) Elle est clairement intéressée, inévitablement conditionnée par les représentations et les préférences de l’auteur, qui projette dans les scénarios proposés sa nostalgie d’un cours de l’histoire plus conforme à sa vision de ce qui aurait dû être.

Un ouvrage de référence

Comme le remarquent Deluermoz et Singaravélou, l’histoire contrefactuelle peut être mise au service d’une cause « de droite » comme « de gauche ». Elle permet aussi bien à des conservateurs américains de valoriser la contribution qu’aurait pu apporter à la civilisation américaine une victoire du sud dans la guerre de Sécession, qu’à des historiens de pays du sud d’imaginer le développement de leur culture nationale s’il n’avait pas été étouffé par la colonisation. D’ailleurs, l’essai fondateur de Charles Renouvier constituait un pamphlet anticlérical virulent, qui mobilisait l’uchronie d’un empereur romain réprimant le christianisme pour se prémunir « du fanatisme des religions orientales » et transformait l’empire en un précurseur de l’état laïc, tel que devait le promouvoir le programme radical de la fin du XIXe siècle.

Sur un sujet plus proche de notre domaine, Laurent Henninger, dans sa préface à l’essai « 1940, et si la France avait continué la guerre…», considère que « c’est précisément le régime de Vichy qui, dès l’été 1940, a forgé la légende d’une certaine inéluctabilité de la défaite, complaisamment reprise par presque tout le monde depuis lors et contre laquelle cet ouvrage tente de s’inscrire en faux »[33]. On a pu écrire que, en imaginant une Kaiser’s European Union naissant de la défaite française en 1914, avec une puissance britannique sauvegardée, « N. Ferguson  a mis l’outil contrefactuel au service de son révisionnisme historique »[34].

Cette instrumentalisation n’est pas illégitime en elle-même.  Elle comporte cependant deux dangers : d’une part, elle fondera souvent un biais d’optimisme en faveur de la thèse défendue. Surtout, peut-être, elle peut amener le récit uchronique à porter un message subliminal, en faveur d’une position qui ne paraitrait pas légitime dans texte historique. Ce risque peut s’avérer d’autant plus gênant que par son statut de fiction, le récit contrefactuel s’adresse à un public dont les repères historiques sont fragiles, et donc la capacité à prendre un recul critique par rapport à ce type de littérature limitée.

Confrontée à ces critiques, on l’aura compris, l’histoire contrefactuelle doit vivre dans une tension permanente entre l’imagination, c’est-à-dire la capacité à concevoir d’autres possibles, et la rigueur nécessaire à une évaluation lucide de la cohérence historique et de la plausibilité des développements proposés.

Et si….

Et si SAM40.fr donnait dans l’uchronie, quelles leçons tirer des développements précédents ?

Dans les exercices uchroniques auxquels nous pourrons nous livrer, il nous semble essentiel de veiller à l’articulation des données historiques et contrefactuelles, ou dans la terminologie du genre, OTL -pour Our Time Line, relatives au monde ou nous vivons- et ATL, pour Alternative Time Line. Il convient aussi de souligner l’importance du point de bifurcation, de l’évènement ou du moment fictif où l’histoire diverge de son cours OTL.

Le point de bifurcation doit certes être plausible. Il doit surtout engager un processus susceptible de conduire aux effets conjecturés. A ce titre, les énoncés : « Supposons que le commandant en chef s’en soit tenu à la lettre du Plan Schlieffen »[35], ou « : « Von Moltke entend appliquer jusqu’au bout le plan du général défunt Schlieffen »[36], sur lesquels s’ouvrent deux contrefactuels de 1914, nous paraissent problématiques au regard de ce critère. Il est vrai qu’ils s’inscrivent dans des ouvrages considérant de nombreux scénarios, qui ne peuvent de ce fait être également approfondis.

Plus imaginative, l’hypothèse d’un accident de circulation privant, le 6 juin 1940, Paul Reynaud de sa maitresse et du chef de son cabinet militaire, qui tous deux l’influençaient dans le sens de la résignation, ouvre habilement un jeu politique pouvant conduire à la poursuite de la lutte[37]. Dans une uchronie non publiée du journaliste militaire Stéphane Ferrard, La victoire en révant[38], c’est un excès de zèle de l’équipe d’entretien, cirant malencontreusement l’escalier de son blockhaus à Vincennes, qui provoque la chute de Gamelin et, avec son remplacement, l’examen des marges de redressement de l’armée française encore envisageables à cette date. L’énoncé du point de bifurcation est le moment où ‘l’imagination prend le pouvoir’, en introduisant un évènement qui peut-être fortuit, mais pas invraisemblable, comme le serait l’hypothèse, que l’on trouve parfois, d’un remplacement de Gamelin par De Gaulle. 

Parfois sans importance pour la suite du scénario, l’énoncé du point de bifurcation peut au contraire l’affecter, en particulier en générant des contrefactuels du second ordre. Malgré le recours à l’imagination, la mobilisation de données historiques, ou OTL, garde ici toute son importance. Comme l’indique Ferguson, le fait que l’option introduite ait effectivement été envisagée lui donne beaucoup plus de poids qu’une correction de l’histoire par rapport à un développement ultérieur difficilement imaginable par les acteurs de l’époque, reposant exclusivement sur un biais rétrospectif.

Au-delà de la bifurcation s’ouvre la page blanche d’une histoire non advenue. Pour remplir cette page en satisfaisant l’exigence de réalisme, il sera précieux de disposer de données historiques, invariantes par rapport à la perturbation introduite, qui constitueront des balises ou des briques OTL.  Nous employons l’expression de balise OTL pour désigner des garde-fous, permettant d’exclure des trajectoires contradictoires avec des données historiques robustes. L’expression de briques OTL recouvre au contraire des données historiques pertinentes pour la détermination d’un scénario ATL.

Souhaite t’on explorer une poursuite de la bataille de la Marne le 9 septembre 1914, supposer que le Lieutenant-colonel Hentsch change d’avis et préconise la reprise de l’offensive allemande ne correspond pas à ce que l’on peut savoir de l’état d’esprit de cet officier. Celle information constitue une balise ATL conduisant à écarter l’hypothèse. En revanche, on sait qu’un autre officier de la Direction Suprême, le colonel von Dommes s’était porté volontaire pour cette liaison auprès des armées et que, en raison de sa proximité avec l’empereur, il était moins enclin à préconiser la retraite : cette information constitue une brique ATL fournissant la matière d’un point de bifurcation plausible[39]. La connaissance des études menées avant 1914, en France comme en Allemagne, pour l’hypothèse d’une invasion suivant une première défaite majeure de l’armée française peut fournir les briques d’un scénario de poursuite de la lutte en cas de victoire allemande sur la Marne. Si l’énoncé du point de bifurcation fait normalement appel à l’imagination, la construction ultérieure du scénario contrefactuel ne peut relever de la pure spéculation, sauf à abandonner tout intérêt historique au profit d’une fonction de pure distraction.

Il est en revanche un mode de recours aux données historiques qui dessert plutôt la validité du scénario contrefactuel. Nous voulons parler des « clins d’œil », évocation allusive d’un évènement, d’une date ou plus souvent d’un personnage, artificiellement lié  au scénario pour donner au lecteur l’impression de renouer avec l’histoire connue. Les contrefactuels français des deux guerres mondiales feront parfois intervenir De Gaulle ou Pétain dans des rôles de composition, peu plausibles au regard des fonctions et situations qui pourraient être les leurs dans le scénario concerné. Par exemple, « Viviani et Pétain rédigent un communiqué chargé d’émotions. Ils appellent ainsi  leurs compatriotes épris de liberté à venir rejoindre les forces de la ‘’Grande résistance’’. Nous sommes le 18 septembre [1914] »[40]. La transposition du modèle de 1940 représente en elle-même un de ces clins d’œil, qui se veulent accrocheurs vis-à-vis du lecteur, au risque d’introduire des anachronismes. Dans le scénario de « L’autre siècle », c’est dans le mauvais rôle de responsable du massacre de Sakiet Sidi Youssef, en Tunisie, le 8 février 1915, que nous trouvons le général Pétain bien improbablement mobilisé…[41].

Pour présenter tout son intérêt, l’exercice contrefactuel doit viser à la même exigence documentaire et la même rigueur que celles que l’on attend de la recherche historique standard. Nous dirions, pour paraphraser l’Empereur, que l’uchronie, comme la guerre, « est un art [apparemment] simple et tout d’exécution… » 

Notes et Références 

[1] A défaut de « Un diner à Bordeaux », introuvable en librairie, l’argument s’inspire de l’ouvrage d’entretiens de P. Stéfanini avec Carole Barjon, « Déflagration, dans le secret d’une élection impossible ».

[2] E. Henriet, L’uchronie, 4e de couverture.

[3] Pour une Histoire des possibles, 2016.

[4] Uchronie, l’utopie dans l’histoire, 1876, en ligne sur Gallica.

[5] Virtual History, Edited by Niall Ferguson, p. 89.

[6] P.Tetlock et G. Parker, Counterfactual Thought Experiments, in : Unmaking the West, p. 17.

[7] Cité par A. Prost, Douze leçons sur l’histoire, p. 184.

[8] Cf. Maier, Wargames 1914-1919, in Rothberg, édit., The Origins and Prevention of Major Wars, p. 251.

[9] In Introduction à la philosophie de l’histoire, p. 164. Sur les contrefactuels en histoire, cf. A. Prost, Douze leçons sur l’Histoire, Seuil, 1996, chapitre 8.

[10] Aron, Leçons sur l’histoire, de Fallois, 1989, p. 174 ; pour Weber, une victoire perse à Marathon aurait hypothéqué le développement de la civilisation grecque, creuset de la culture occidentale.

[11] Cf. par exemple, Explaining War and Peace, Case studies and necessary conditions counterfactuals, ed. by G. Goertz and J.S. Levy.

[12] Counterfactuals and Hypothesis Testing in Political Science, World Politics, Janvier 1991, p.172.

[13] In : Enquête sur la nature de l’entendement humain, J. Vrin, 2008, p. 208-209; cf. aussi Counterfactual Theories of Causation, p. 2.

[14] Ce contrefactuel a été souvent développé, notamment par A.J.P.Taylor, If Archduke Ferdinand Had Not Loved His Wife, in : Squire, edit., p. 313.

[15] Cf. Tucker, Our Knowledge of the Past, p. 234.

[16] Goodman, Faits, fiction et prédiction, trad. Ed. de Minuit, 1985, p. 39. Au dela, la question des contrefactuels fait l’objet de nombreux travaux de logique formelle,

[17] Fearon, Counterfactuals and Hypothesis Testing, p. 193.

[18] Fearon, ibid., p. 193.

[19] D. Lewis, Counterfactuals; Sur cette littérature, on peut se référer aux travaux de Jean-Matthias Fleury, Deux études sur le passé contingent, document openedition en ligne.

[20] Op. cité, p. 85.

[21] Stéphane Chauvier, Le sens du possible, p.116.

[22] In Logic and Society, p.180, cité par J.-M.Fleury, op. cité.

[23] Op. cité,p. 28.

[24] Art. cité, p. 86.

[25] How Not to Counter Counterfactuals, Symposium on Counterfactual Analysis, Janvier 2017, H-Diplo/ISSF.

[26] J.M. Fleury, art. cité.

[27] S. Chauvier, Le sens du possible, p. 123.

[28] Ce résultat dérive du Théorème de complétude de Gödel.

[29] Counterfactual Thought Experiments : A necessary Teaching Tool, The History Teacher, février 2007.

[30] Pontius Pilatus Spares Jesus, Christianity without the Crucifixion, in: More What If ?, R. Cowley ed., p. 52. Le thème avait fait l’objet d’un petit récit de l’écrivain français Roger Caillois, Ponce Pilate, en 1961.

[31] Film de 1963, avec : Anthony Perkins, Jean-Claude Brialy, Renato Salvatori.

[32]Notamment par l’historien anglais E. Carr ; cf inter alia Tetlock et Parker, Counterfactual Thought Experiments, p. 29-34.

[33] Op. cité, p. 11.

[34] Q. Deluermoz et P. Singaravélou, op. cité, p. 178.

[35] A. Rowley et F. d’Almeida : Septembre 1914, l’Allemagne a gagné la guerre, in : Et si on refaisait l’histoire, p. 127.

[36] Ph.Valode et L. Mary,  Et si les Allemands étaient entrés dans Paris dès septembre 1914, in : Et si…Napoléon avait triomphé à Waterloo ?, p. 241.

[37] 1940, Et si la France.., pp. 49-52.

[38] Consultable sur le site ATF40, entrée du 15-07-2007.

[39] Cf. notre ouvrage : Le Plan Schlieffen, Considérations sur la mission Dommes, pp. 508-509.

[40] Et si les Allemands étaient entrés dans Paris.., p. 243.

[41] L’autre siècle, uchronie dirigée par X. Delacroix, p. 149.

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