Un héros de légende qui a mal tourné, Christian Sarton du Jonchay  [I]

« Héros de légende, encore tout enivré de gloire »[1], ainsi décrit le 26 janvier 1927 par le colonel Cadiot, commandant du 11ème Cuirassiers, ce jeune lieutenant de cavalerie n’est pas encore au terme de sa trajectoire prestigieuse. C’est le même homme, invalide à 65%, que nous retrouverons, comme brillant officier d’aviation, associé aux succès de Caudron-Renault avant de l’être aux ultimes tentatives de renforcement de l’Armée de l’Air, puis aux combats de 1940.C’est aussi, malheureusement, ce même homme que nous verrons s’engager dans une étroite collaboration militaire avec l’occupant, échappant de justesse au châtiment auquel l’exposait cette action.

L’histoire singulière de Christian Sarton du Jonchay, ce héros de légende qui a mal tourné, n’a jamais été écrite. Elle a toutefois retenu notre attention. Elle méritait bien de se voir consacrer l’enquête que nous proposons de parcourir en deux temps : d’abord, dans ce premier article, les années brillantes du cavalier et de l’aviateur, que suivent, dans une seconde contribution, les jours sombres du collaborateur et du proscrit.

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LE CAVALIER

Petit-fils du général Louis Gaston de Sonis, héros de la Bataille de Loigny, près d’Orléans, le 2 décembre 1870, où il perdit une jambe, Noël Marie Aimé Christian Sarton du Jonchay, est né le 2 décembre 1899 à Batna, en Algérie. Selon la coutume de l’époque, le prénom courant figure en dernier rang. On verra ainsi CSDJ[2] désigné comme Noël Sarton du Jonchay dans les dossiers judiciaires de l’après 1945.

Elève du Prytanée militaire de La Flèche, lorsqu’il rejoint ses parents en Algérie où son père est en poste, il ne se doute pas de la tournure particulière que vont prendre ces ‘grandes vacances’ de l’année 1914.

Premières armes

Lorsque le régiment des Spahis auxiliaires algériens débarque à Marseille, pour prendre le train le 11 septembre 1914 en direction du front, via Toulouse, Bordeaux et Chartres, il compte dans ses rangs un bien jeune Abd El Ali ben Zanchi, qui n’est autre que Christian, alors âgé de 14 ans et 8 mois, dont l’engagement pour la durée de la guerre, sous cette fausse identité indigène, a été accepté par le colonel, son père. Le colonel Charles SDJ avait en effet été nommé le 12 août 1914 au commandement du corps des spahis auxiliaires algériens, créé par décision ministérielle du 6. Si l’on reconnait ‘du Jonchay’ dans le patronyme ‘ben Zanchi’, le prénom ‘Abd el Ali- le serviteur du Très-Haut’ pourrait être une transposition de Christian[3]. Pour un récit qui ressort de l’épopée plus que de l’histoire, « il s’équipa tout seul, sauta sur un cheval et suivi le premier goum qui passait »[4].

Première photo, révélant l’identité d’un jeune engagé, source: Le Miroir, 6 octobre 1914, via Gallica

C’est une unité bien particulière que ce corps-régiment, modeste aboutissement du projet grandiose d’une « armée berbère » de 300 000 hommes rêvée par le général Levé[5]. Le colonel Charles Sarton du Jonchay propose un projet plus modeste, d’un effectif initial d’environ 3000 hommes, mais au profil bien original qu’il caractérisera ainsi : « l’organisation  que j’avais envisagée était purement féodale et arabe », en recourant pour le recrutement et l’encadrement aux grandes familles de l’aristocratie locale[6]. C’était aussi un projet politique, comme l’indique l’introduction à l’historique du régiment : « Le Lieutenant-colonel Sarton du Jonchay, directeur des établissements hippiques de l’Algérie et de la Tunisie, propose dès le premier jour de la Mobilisation, la formation d’un corps de spahis auxiliaires dans l’esprit de la note qui suit : Pour le recrutement d’un corps de cavalerie indigène d’élite destiné à prendre part aux opérations de l’armée française en Europe, 1er but à atteindre : Donner aux grandes familles indigènes qui se targuent de leur influence traditionnelle et de leur dévouement à la France l’occasion de montrer leur bon esprit, tout en permettant d’avoir dans le sein de chacune d’elles un ou plusieurs otages ayant passé la mer et garantissant ainsi la fidélité des leurs –quels que soient les évènements futurs »[7]. Parmi les notables ainsi engagés dans le régiment figuraient deux officiers indigènes formés à Saint-Cyr, dont le Capitaine Khaled el Hachemi, petit-fils d’Abd el Kader, ainsi que de purs représentants de l’aristocratie, comme l’influent Bouaziz Ben Gana, agha de Biskra, qui semble avoir parrainé la nouvelle identité du jeune Christian.

Il aura fallu les circonstances exceptionnelles du mois d’août 1914, et l’entregent déterminé du colonel du Jonchay, pour que le corps voie le jour, sous un format réduit, malgré une opposition largement partagée parmi les responsables politiques et militaires.

L’organisation du corps des spahis auxiliaires algériens est réglée par une instruction du 6 août 1914[8]. Créé pour la durée de la guerre, « ce corps comprend des escadrons de 150 sabres chacun. Le nombre des escadrons pouvant être de 10 […]  Chaque escadron est commandé par un officier français du Service des Affaires indigènes autant que possible, auquel sont adjoints deux gradés français, pouvant servir de comptables, et quatre spahis indigènes réguliers comptant dans l’effectif de 150 sabres […] Les cavaliers indigènes reçoivent, avant de partir de l’Algérie « un burnous bleu et une ceinture de laine rouge » ainsi que différents équipements. « Ils conservent sous leur burnous le costume indigène uniformisé autant que possible ». Comme armement, « les cavaliers indigènes recevront à leur port d’arrivée en France un sabre de cavalerie, une carabine de cuirassier avec accessoires de nettoyage et 200 cartouches ». Le12 août, le lieutenant-colonel du Jonchay est nommé au commandement de ce corps, immédiatement mobilisé en tant que Régiment des spahis auxiliaires algériens.

Sous la signature de Joffre, la promotion du Lt.-colonel du Jonchay dans la Légion d’Honneur, source: base Léonore

Bien détonnant dans l’armée française de 1914, le régiment du Jonchay va faire la preuve de son utilité dans la période de véritable ‘guerre de mouvement’ dont le Nord est le théâtre entre la Marne et l’enlisement dans les Flandres, comme le décrit bien J.-R. Genty[9]. Son action est relevée à plusieurs reprises dans l’Historique officiel des « Armées françaises dans la Grande Guerre », notamment lorsque le commandement « pousse en avant aussi rapidement que   possible, dès le 16 octobre au matin, le groupe de spahis auxiliaires du colonel du Jonchay, muni de ses sections d’autocanons et d’automitrailleuses »[10].

Les spahis auxiliaires à Douai, source: photothèque, via JR Genty.

Le jeune engagé n’est toutefois plus là pour participer à cette phase des combats, capturé la veille avec son escadron lors de la capitulation de Lille. S’ouvre pour lui une nouvelle aventure, relatée dans deux articles signés Paul Scribe, en 1935 et 1936[11]. On a cependant du mal à recouper ce récit avec d’autres sources.

Selon Paul Scribe, le jeune CSDJ s’évade une première fois, est requis pour travailler à la gare, s’échappe une seconde fois. « Employé comme infirmier à l’Hôtel-Dieu de Douai, il y soigne des Allemands jusqu’au 31 octobre, mais le démon de la fuite le reprend ». Sachant que seule une femme a des chances de traverser les lignes, « il emprunte les vêtements de la sœur du curé de Boiry-Notre-Dame et part ainsi déguisé avec son panier sous le bras ». Ayant repéré une batterie ennemie, il veut porter l’information à l’artillerie française le soir même, « mais il se fait prendre entre la première et la deuxième ligne allemandes. On l’arrête et on le traîne jusqu’à Cambrai où il doit être fusillé. En cours de route, en se faisant changer de wagon, il se glisse parmi les otages civils qu’on emmène en Allemagne et, avec eux, va se faire interner en Saxe […] Enfin, grâce à son âge et  à l’appui du consul d’Amérique, il est réexpédié en France le 17 février 1916». Sur ce point, le récit se heurte à des éléments bien documentés par ailleurs.

C’est en effet à tort que ces articles indiquent mars 1916  comme date de retour dans son régiment de CSDJ. D’après sa première citation, à l’ ordre de la 8ème Armée, le 4 janvier 1915, qui inaugurait une longue série, « à peine âgé de 15 ans s’est engagé pour la durée de la guerre, s’est vaillamment conduit dans toutes les rencontres avec l’ennemi et s’est notamment distingué le 27 septembre 1914 par la crânerie avec laquelle il menait la poursuite de cavaliers allemands en avant de son peloton. Fait prisonnier, a réussi à s’échapper et a fait tout ce qui était en son pouvoir pour rentrer dans les lignes françaises ». Paradoxe complet avec sa situation administrative, le bénéficiaire visé dans cet ordre général signé d’Urbal y est bien désigné comme « le cavalier Sarton du Jonchay Christian, du 3ème escadron de spahis auxiliaires algériens ». Dès le 15 mars, une seconde citation, cette fois à l’ordre du régiment, mentionnait : « Après avoir donné tous les jours dans les combats autour de Lille de nombreuses preuves de son courage et de son intelligence comme agent de liaison, a occupé avec la plus grande bravoure sous le feu pendant un jour entier, un poste extrêmement dangereux d’où il renseignait pour la conduite du tir pour l’escadron ».

En mars 1915 en effet, décoré, il est nommé maréchal des logis -à 15 ans- évidemment le plus jeune de France. On le voit figurer dans le film tourné par Alfred Machin en juin, « Les Spahis Algériens en Belgique », conservé par l’ECPAD,  où il pose en particulier à côté du colonel, son père.

A côté du colonel, son père, le maréchal des logis de 15 ans arbore fièrement sa croix de guerre, source : film ECPAD

La carrière de CSDJ dans les Spahis est ainsi résumée dans son dossier militaire : « Engagé volontaire pour la durée de la guerre à Maison-Carrée le 25 août 1914 au titre des spahis auxiliaires. Fonctionnaire brigadier le 6 mars 1915. Fonctionnaire maréchal des logis le 10 mai 1915. Passé au 1er régiment de Spahis (par décision du général en chef du 30 novembre 1915. Arrivé au corps le 11 décembre 1915. Brigadier le 25 décembre 1915 [pour ses 16 ans !] Affecté aux Spahis marocains à Arles le  14 mars 1916. Dirigé sur le front le 14 mars 1916. Passé au 7ème régiment de marche de Spahis le 14 janvier 1917 ». On y relève en particulier la mutation de novembre 1915, qui répond à une option de poursuivre la lutte dans un régiment de Spahis réguliers, au moment où le régiment de Spahis auxiliaires est renvoyé en Algérie, prélude à sa dissolution.

Une nouvelle étape est franchie en mars 1917 où, ayant atteint l’âge règlementaire, il peut voir sa situation régularisée et, quittant les Spahis, servir dans l’infanterie :

« Engagé volontaire pour la durée de la guerre à Paris le 20 mars 1917, au titre du 4ème Régiment de Spahis avec effet rétroactif remontant à la date du 23 décembre 1916 [jour de ses 17 ans !] Arrivé au corps le 29 mars 1917, affecté temporairement au 99e Régiment d’infanterie le 6 avril, passé au 42e bataillon de chasseurs le 15 mai 1917 ».

Le 14 avril 1917, c’est son propre père, le colonel du Jonchay, commandant alors le 4ème Spahis, qui dresse cet état des services antérieurs:

« Engagé au début de la guerre comme indigène sous le nom d’Abd-el-Ali ben Zanchi, Christian du Jonchay antérieurement élève au Prytanée militaire s’est bravement comporté ainsi qu’en font foi trois citations. En récompense de sa belle conduite, le ministre autorisa dès qu’il eut l’âge légal pour servir au titre français la régularisation de sa situation. Le Maréchal des Logis Abd el Ali ben Zanchi redevint à l’école des E.O. [élèves officiers]  de la IIIe Armée Christian du Jonchay, était confirmé dans son grade au 4e Spahis, régiment désigné par le ministre pour recevoir son nouvel engagement et le 30 mars 1917, était nommé sous-lieutenant à titre temporaire. Comme instruction générale, il a terminé ses études de grammaire au Prytanée militaire. Il parle l’Allemand et l’Arabe » [signé :du Jonchay].

De 1916 à 1918, on est bien loin des audacieuses patrouilles de cavalerie. Toutefois, CSDJ fait  preuve des mêmes qualités d’audace parfois téméraire, reconnues par quatre nouvelles citations. A l’ordre de la 1ère Division de Cavalerie encore le 28 décembre 1916 : « Au cours d’une patrouille exécutée en plein jour en avant de nos fils de fer, a fait preuve d’un beau sang-froid et d’un mépris complet du danger en s’approchant des lignes ennemies malgré un feu violent de grenades afin de reconnaître le point où un de ses camarades venait de disparaître ». Citation suivante, à l’ordre de la 70ème division, le 13 avril 1918 : « Jeune officier dont l’allant et la crânerie sont légendaires. Au combat du 30 mars[12], a fait le coup de feu jusqu’à épuisement de ses munitions dans le coin de terrain qu’il avait mission de défendre et parvenu par son énergie et son audace à rompre l’encerclement ennemi ».

Un détachement allemand progressant vers Montdidier, source: site 1914-18-skyrock.com

Le jeune lieutenant ne devait pas sortir indemne des meurtrières opérations de 1918. Il est en effet blessé le 23 juillet d’un éclat de grenade à la hanche gauche sur la route de Tracy-le-Val Bailly, ce qui lui vaut le 26 juillet une cinquième citation, cette fois à l’ordre du 18ème Corps d’Armée :

« Chargé d’exécuter un coup de main destiné à donner au commandement des renseignements nécessaires, a remarquablement préparé son opération, l’a exécutée avec le plus brillant courage. Blessé au cours de l’opération, n’est rentré dans nos lignes qu’après avoir fouillé le poste ennemi et ramené tout ce qu’il contenait » [Signé Gal de Pouydraguin].

C’est une 6ème citation, à l’Ordre du 34ème CA, en date du 27 novembre 1918, qui nous renseigne sur les derniers mois de guerre de CSDJ : « Jeune officier d’une bravoure qui frise la témérité. Vient de donner au cours des dernières opérations les preuves éclatantes de sa valeur, notamment au combat du 20 octobre et dans la matinée du 21 où ,sous un bombardement terrible et de nombreuses rafales de mitrailleuses, il est allé chercher à diverses reprises les renseignements utiles à ses chefs ». Pour sa part, en janvier 1920, le colonel Parrot devait apporter les précisions suivantes sur le service de CSDJ dans son bataillon de chasseur : « officier à mon [42ème] bataillon de chasseurs à pied, chef de section d’une compagnie de mitrailleuses puis officier de renseignement, se montre brave jusqu’à la témérité- animé d’esprit offensif, charmant officier, bien élevé, intelligent ».

Pour couronner enfin « la guerre » de notre héros, c’est Clémenceau lui-même qui revêt de sa signature, le 28 décembre 1918, cette citation à l’ordre de l’Armée, portant nomination au grade de chevalier de la Légion d’Honneur :

 «A réussi à se pourvoir d’un faux état-civil afin de pouvoir s’engager, à moins de 15 ans, pour la durée de la guerre. S’est superbement conduit. A la suite de sa témérité audacieuse, fait prisonnier, a réussi à s’évader pour venir aussitôt reprendre sa place au combat. Passé dans l’Infanterie sur sa demande, a continué à se conduire en héros, donnant en toute occasion le plus bel exemple. Une blessure. A déjà été six fois cité » [signé : Clémenceau].

A quoi s’ajoute, pour faire bonne mesure, une citation à l’ordre de l’Armée Belge- au JO de l’Armée Belge du 19 décembre 1918 :  

« Jeune officier d’une bravoure exceptionnelle. Au cours de la dernière période de combat du 14 au 24 octobre, a fait preuve des plus belles qualités militaires, de sang-froid, d’endurance et de mépris du danger en allant en plein jour sous des bombardements de grande violence et des feux nourris de mitrailleuses chercher des renseignements utiles à son chef de corps ».

Moins chanceux que le jeune Christian, son frère ainé, plus âgé de 9 ans, Gaston, avait été mortellement blessé à la tête d’une compagnie de tirailleurs marocains le 17 octobre 1918. Alors, « il est dirigé sur l’ambulance de Cugny, où il meurt quelques jours après, dans les bras de sa noble Mère, en héros et en saint », rapporte l’allocution prononcée le  6 décembre 1921 par le père Giraud, curé de Garnat sur Engièvre, dans l’Allier.

En mémoire d’un frère moins chanceux, cavalier, aviateur, fantassin, source: famille du Jonchay

Cette allocution revient sur les services de guerre de Gaston, sous-lieutenant de réserve au 6ème Hussard en 1914 : « Cependant, les profonds zigzags des tranchées abritent déjà les combattants ; la cavalerie perd de son utilisation immédiate ; c’est la morne stabilité, le piétinement sur place. Pour les Français de sa qualité, la stagnation est intolérable. Notre sous-lieutenant passe dans l’Aviation et s’en va, dans le remous des airs, à travers les essaims d’obus qui montent, épier les moindres mouvements ennemis, surprendre au bout de sa longue vue les arrière-pensées des armées allemandes. De 1915 à 1918, il a survolé tous les fronts, de Verdun à la Mer du Nord »[13]. Officier observateur, Gaston était passé dans l’infanterie à sa demande, mutation très improbable s’il avait été pilote. Il était l’objet de l’admiration de ses jeunes frères, Christian et Jacques (1902-1979), qui sera une personnalité reconnue de l’aviation privée en Algérie dans l’entre-guerre.

L’après-guerre

Ayant choisi de rester dans l’armée après l’armistice, CSDJ sert en 1919 au 2ème Régiment de chasseurs d’Afrique, puis au 4ème régiment de Hussards. Il est confirmé comme sous-lieutenant à titre définitif, le 25 juin 1919[14].

Sa notation par le colonel Parrot, en octobre 1919, nous renseigne sur sa situation du moment : « Jeune officier très doué, nature généreuse-Après s’être montré pendant la campagne d’un courage allant jusqu’à la témérité, s’attache à combattre les lacunes inévitables dans son instruction générale et professionnelle- vient de passer brillamment son baccalauréat ». Malgré cette activité studieuse, la vie de caserne pèse à CSDJ qui retient la première occasion de se battre à nouveau.

En Syrie, 1921-1922

Dans la campagne de « pacification » du nouveau mandat accordé par la SDN à la France, CSDJ retrouve en Syrie les grands espaces propices à une action des Spahis qu’il rejoint à cette occasion. Il retrouve aussi le rite des citations, qui nous permettent de le voir à l’œuvre, comme cette première, à l’ordre de la 2ème division de l’Armée du Levant, le 27 avril 1921 :

« Officier réputé pour son entrain et son audace. Le 8 février 1921, chargé avec deux pelotons d’une mission de découverte à longue portée, est arrivé jusqu’au contact de l’ennemi, a déterminé exactement ses positions et rapporté des renseignements précieux » [signé Général de Lamothe].  

Spahis de l’armée française au Levant, [ici en 1941], source: site historine.blogspot.com

La fiche de notation remplie par le Lt-Colonel Massié en septembre 1921 apporte des précisions, parmi lesquelles la grave blessure qui met fin à la campagne de Syrie de notre héros. « Le Lt. du Jonchay, volontaire pour l’Armée du Levant a été affecté sur sa demande au régiment. Il y revenait officier. Il s’est de suite affirmé comme un excellent chef de peloton, zélé, dévoué, s’occupant avec intérêt de ses spahis et de ses chevaux et obtenant d’eux les meilleurs résultats. Il a pris part avec son escadron aux opérations de l’Euphrate dans la région d’Aïn Tab, faisant preuve d’un allant endiablé, d’un courage hors de pair. Désigné comme officier de renseignements à la colonne opérant contre les massalis[ ?], a été blessé grièvement à l’épaule droite alors qu’il accompagnait un peloton du régiment attaquant au sabre les Bédouins. Très vigoureux cavalier aimant le cheval. Instruction militaire théorique et pratique bonne. Instruction générale assez bonne. Education parfaite. Conduite, tenue, moralité excellentes. Le Lt du Jonchay a été évacué sur le Val de Grâce en Juillet. J’espère qu’il reviendra au régiment, presque complétement rétabli de sa très grave blessure car c’est un officier de premier ordre ».

La citation qui suit, du 11 mai 1921, sera modifiée au JO du 14 décembre 1922, pour porter nomination au grade d’officier de la Légion d’Honneur :

« Officier d’une bravoure sans pareil et d’une magnifique conduite au feu. Très grièvement blessé le 6 mai 1921 au cours d’un combat où l’ennemi a été dispersé et poursuivi au sabre pendant 5 kilomètres accomplissant ainsi l’un des plus beaux faits d’armes de cavalerie ayant eu le Levant pour théâtre. Neuf citations. Cette citation comporte l’attribution de la Croix de guerre des TOE » [signé général Gouraud].

Après le Val de Grâce, suit une longue période de récupération. En septembre 1922, note le colonel Ethier de Cozny, CSDJ « n’est pas encore remis de sa très grave et très glorieuse blessure. A suivi, à Versailles, le cours d’Infanterie. Grâce à sa superbe énergie, l’a suivi dans de très bonnes conditions, malgré ses souffrances journalières. Le chef de corps a dû lui interdire de monter à cheval, ce qu’il faisait dans le service malgré le bras dont il peut à peine se servir. Travailleur, travaille son 2ème baccalauréat- A fait aux officiers et aux sous-officiers des conférences parfaites sur le Levant. Sa façon de parler en public reflète le ‘cœur’ qu’il a sur le champ de bataille ». Actant des effets durables de sa blessure, le 2 février 1923, rapporte du Jonchay lui même, « la Commission de réforme de Versailles a proposé mon maintien en activité et estimé à 65% mon pourcentage d’invalidité ».

Les appréciations élogieuses se succèdent. En octobre 1923, le colonel Dugué Mac Carthy le trouve « Jeune, brillant, charmant officier-tempérament si généreux qu’il faut toujours le retenir et le forcer à se ménager en raison des graves blessures qu’il a reçues à l’Armée du Levant et qui gênent son activité. Travaille beaucoup pour développer ses connaissances générales- très complet- a beaucoup d’avenir-sera digne de ses traditions de famille ». En septembre 1924, note son colonel, il « a continué à servir avec le même élan, s’intéressant à tous les détails de l’instruction et de la vie de ses hommes et de ses chevaux. Continue à travailler en vue de l’école de guerre. Sa santé s’est encore raffermie et son allant à cheval est toujours incomparable-mais il a du faire une cure thermale à Bourbonne qui l’a empêché de prendre part aux manœuvres du régiment à Mailly », tandis que le général Farqueray le trouve « intelligent, instruit, ayant un profond sentiment du devoir. Excellent officier ». En fait, pour traiter les séquelles de sa blessure syrienne, CSDJ fera la cure à Bourbonne-les-Bains en 1923, 1924 et 1926, ne pouvant s’y rendre en 1925 du fait de sa période d’instruction dans l’Aéronautique. Il quittera l’hôpital militaire de Bourbonne en mai 1926 avec l’indication suivante : « consécutivement au traitement, de violentes algies ont été réveillées qui nécessitent un repos absolu et prolongé pendant la période post-cure. Part avec un congé de convalescence de 45 jours à passer à Paris et à Oued Athménia[15] »

Le temps des opérations actives s’étant éloigné, ses évaluations de janvier 1926, toujours élogieuses, laissent pointer quelques réserves et recommandations qui ne manquent pas d’intérêt pour une compréhension de la personnalité de CSDJ. Pour le colonel Faure : «  Jeune et brillant officier […] A une autorité morale sur la troupe très grande du fait de sa grave blessure de guerre, de sa Rosette de la Légion d’Honneur et de ses nombreuses croix de guerre […] A fait un stage dans l’aviation comme observateur. Prépare l’école de guerre. Malgré toutes ces performances, ayant presque exclusivement servi dans un corps indigène, le Lt. du Jonchay gagnerait beaucoup à rester plus près de la troupe, au régiment, en France, pour y connaître mieux le soldat français -Officier intelligent, correct, sympathique, très bien élevé-Apte à faire campagne». Le général Tillion, de la 2ème Brigade de cavalerie, le trouve « un peu trop impulsif et ne tenant pas assez en place […] Aurait besoin d’être modéré dans son tempérament. Au demeurant, officier de choix ». Commandant la 1ère DC, le général Thureau enfonce le clou : « Brillant officier au caractère très impulsif. Doit s’attacher à travailler avec suite et méthode ».

Nous avons vu en quels termes le colonel Cadiot introduisait la dernière notation de CSDJ comme officier de cavalerie, le 26 janvier 1927. Ce texte, dont le ton surprend dans un document d’évaluation administrative, mérite d’être cité dans son intégralité : « Héros de légende, encore tout enivré de gloire. Charmant, intelligent et vibrant, il a toutes les grandes qualités de sa belle jeunesse, et même ses tous petits défauts. De ressources infinies et de potentiel élevé, il eut été pour notre arme agonisante, une belle réserve d’énergie à haute pression, si le goût des aventures ne l’eût entraîné, malgré nous, vers l’aviation tentatrice. Comme tout le monde, un jour de chagrin,  a tourné un œil résigné vers l’école de guerre, bourgeoise et rémunératrice. Elle ne l’a pas admis en sa docte compagnie et, si j’osais, je me permettrais de dire que je le regrette pour elle. Je suis particulièrement heureux, en tournant la page cavalière de sa jeune existence, de pouvoir lui dire ici notre reconnaissance, notre affection et nos vœux ».

Le 23 novembre 1926, CSDJ demande officiellement « son passage dans l’arme de l’Aéronautique (personnel navigant) ». Les avis de ses supérieurs sont révélateurs de l’image qu’il a alors acquise dans la cavalerie.

Le colonel Cadiot, que nous avons déjà vu s’exprimer, écrit ainsi : « Je vois partir avec le plus grand regret ce jeune, sympathique et brillant officier qui fait honneur à son arme. Mais le bateau fait eau de toute part ! », tandis que, pour le colonel Blanchard, de la 2e Brigade de Cuirassiers, « le départ du lieutenant du Jonchay sera regretté unanimement par ses camarades et par ses chefs. Il est d’autre part incontestable que vu la très grave blessure qui l’a presque totalement privé de l’usage de son bras droit, cet officier rendra plus de services dans l’aviation que dans la cavalerie. Il y a d’ailleurs été très apprécié au cours de plusieurs stages et a fait l’objet d’appréciations extrêmement flatteuses de la part des commandants de régiments et d’escadrilles qui ont eu à l’employer » ; tandis que le commandant de la 1ère Division de cavalerie est le seul à évoquer formellement une condition qui nous parait commandée par le bon sens : « si l’usage précaire d’un bras ne lui nuit pas dans l’aviation, je transmets sa demande avec avis très favorable ».

L’AVIATEUR

Comme nous l’a suggéré un témoignage familial, l’exemple de son frère ainé Gaston a pu peser dans l’option de Christian du Jonchay pour l’aviation. Passe encore que l’incapacité résultant de sa blessure ne l’ait pas empêché d’accéder à une fonction d’officier observateur, mais que ce blessé, gravement handicapé du bras droit, se trouve au seuil d’une brillante carrière de pilote relève a priori de l’invraisemblable. C’est pourtant le destin qui attend notre cavalier en mal de reconversion.

Débuts dans l’aviation

Le stage d’observateur, du 4 février au 15 mai 1927, suivi au 34e Régiment d’aviation, comportait 62h35 de vol ainsi que des exercices divers de navigation et de communication, avec l’instruction des équipes radio mais aussi, signe des temps, des « exercices au panneau Brajer devant les officiers du régiment ». C’est, semble t’il, la première fois que Pierre Weiss, futur général, a l’occasion de formuler une appréciation sur du Jonchay. Il ne fait pas dans la nuance : « Officier extraordinaire d’allant, de décision, d’aisance dans le travail. Observateur de premier ordre, qui a rendu à mon groupe d’éminents services. Peut être donné à tous les aviateurs en exemple à tous les points de vue ».

Vient ensuite la formation au pilotage : « Admis comme stagiaire au 11ème Régiment de cuirassiers, suivra un stage d’une durée inférieure à 6 mois à l’Ecole pratique d’aviation à Avord, à compter du 16 mai 1927 ». Commencé le 13 juin, son entraînement a comporté d’abord 21 exercices sur rouleur puis 26 heures de vol en double commande, en 105 vols sur Morane et 78 sur Caudron, de types non spécifiés. Suivaient en solo 57 vols sur Morane  et 74 sur Caudron, pour un total de 22 h environ. On relève la brièveté des vols d’entraînement pratiqués à l’époque, de 10 minutes en moyenne. Au terme des épreuves aériennes réglementaires, CSDJ est breveté pilote d’avion le 17 août 1927, avec le brevet 21 589.

Son pilote instructeur note un « bon élève- a éprouvé quelques difficultés sur Caudron-a fait de grands progrès et acquis de la précision-Manque de souplesse, mais parait être gêné par une blessure grave à l’épaule droite », tandis que pour le colonel, chef du centre, CSDJ « malgré une blessure de guerre très grave, fait tous les jours des progrès et doit arriver à faire un bon pilote de biplace ». Appréciations encourageantes, mais ce n’est pas encore l’enthousiasme.

Avion d’entrainement classique des années 1920, le Morane MS 130, source: wikipedia

CSDJ est alors successivement:

-détaché au 3e GOA à Versailles à compter du 3 novembre 1927 pour suivre les cours d’observateur en ballon à l’Ecole militaire et d’application;

-admis dans l’arme de l’aéronautique avec son grade actuel le 13-3-27 ;

-affecté au 37e Régiment d’aviation par décret du 5-1-28.

Il demande à être réaffecté au 2e : « Je désirerais, en raison d’une blessure au bras droit, me confirmer comme pilote de monoplace avant de servir sur appareil multiplace. J’ai effectué 13h sur N.29C1 avec 66 atterrissage en octobre 1927 à l’école pratique d’Avord ». On peut s’interroger sur la motivation affichée : Le pilotage de multiplace est-il alors plus valorisant, ou s’agit-il d’un argument tactique pour ne pas sembler dédaigner l’affectation proposée ?

CSDJ est donc « affecté au 2ème R.A. [à Strasbourg] qu’il rejoindra à l’achèvement de son stage à Istres. (DM du 23-01-28) 

En mars 1928, un incident vient perturber la vie du nouvel officier aviateur. Suivons le récit qu’en donne le commandant Weiss à un général non identifié[16]: « Vous n’ignorez pas, mon général, que du Jonchay est quotidiennement insulté par des articles de ‘La Rumeur’ ». Ce journal reprenait l’accusation portée par le général Dupertuis dans l’hebdomadaire ‘Armée et Démocratie’, selon laquelle  CSDJ « aurait reçu de l’avancement pour des faits d’armes imaginaires »[17].

Pierre Weiss, circa 1930

« Du Jonchay, poursuit Weiss, lassé, débarque d’Istres et se met à la recherche de l’auteur des articles […] le secrétariat de La Rumeur lui désigne M. de Sombreuil, rédacteur à ce journal […] Du Jonchay le rosse d’importance, puis l’attend dans la rue et le rosse une seconde fois ». L’affaire étant allée trop loin pour se résoudre par des excuses, un duel est inévitable. « Du Jonchay m’a prié de l’assister avec Vitrolles[18]– ce que nous avons fait naturellement, serrant les coudes autour de notre camarade diffamé […] J’ai mis ma vieille expérience de quatorze duels au service de du Jonchay et j’ai dirigé les choses : quatre balles ont été échangées sans résultat et l’incident est clos ».  

CSDJ « ayant terminé [à Istres] son stage de perfectionnement sur Nieuport 29, a été dirigé le 16 mai 1928 sur le 2e Régiment d’aviation à Strasbourg ». Affecté à la 5e escadrille le 4 juin 1928. Une décision ministérielle du 29 août relative à l’encadrement du 2è Régiment d’Aviation prescrit que « les 1ère et 10ème escadrilles seront commandées à titre transitoire par les Lieutenants Sarton du Jonchay et Rollet ». Or, la 1ère escadrille était de tradition la SPA 3, arborant la Cigogne de Guynemer, escadrille la plus prestigieuse de l’aviation française ! Même à titre transitoire, c’était une belle consécration pour ce cavalier invalide à 65%, qui obtenait un an plus tôt son brevet de pilote.

Les Nieuport du 2ème Régiment d’aviation à Strasbourg, source: site haju68.com

Commandant du régiment, le colonel de Serres s’explique ainsi de son choix : « Le Lieutenant du Jonchay paraît tenir tout ce que ses belles notes antérieures et ses superbes états de service laissaient espérer. Tout jeune pilote, il cherche à remplacer par sa fougue l’expérience qu’il ne peut encore avoir et réussit parfaitement dans le pilotage du monoplace, si bien que je n’ai pas hésité à lui donner dès le premier septembre le commandement d’une escadrille et j’ai choisi pour lui la plus glorieuse de toutes, l’ancienne spa3 ».

L’avis de notation du Colonel de Serres, en octobre 1929, est particulièrement intéressant. Ce commandant du prestigieux 2e Régiment, serait-il le premier à saisir la complexité de notre personnage ? « Nommé capitaine au choix ainsi qu’il le méritait. Excellent commandant d’escadrille, aimant son métier et l’exerçant avec entrain- a su organiser une unité fort bien tenue et pleine d’allant.

A surveiller du point de vue du pilotage parce qu’ayant tendance à trop vouloir prouver une supériorité encore relative. A surveiller et à conseiller dans sa vie privée. C’est un enfant très gâté, un peu grisé dans la vie et s’engageant facilement sur des pentes dangereuses ». CSDJ aura quitté Strasbourg en 1933, lors d’un incident révélateur du décrochage de l’aviation française par rapport à ses rivales dont « la meilleure preuve fut donnée le 1er juillet 1933 quand une patrouille de Nieuport 622 du 2ème régiment, chargée d’escorter au-dessus de Strasbourg l’escadre italienne du maréchal Balbo, ne put réussir à rattraper les 24 hydravions Savoia-Marchetti S55 ! »[19].

Affecté à l’EM de la 3ème brigade aéronautique en mars, CSDJ épouse à la Mairie du XVIe Geneviève le 9 mai 1932, Jeanne Geneviève Stevens. Conformément au règlement de l’époque, il doit solliciter l’autorisation de l’autorité supérieure, ce qui nous vaut de pouvoir lire les résultats de l’enquête de moralité traditionnelle. On y apprend que ‘la future’, née dans l’Iowa (USA), « a épousé en premières noces un sieur Dreyfus, directeur de la Société du Téléphone privé ».  Retournée aux Etats-Unis, divorcée à son tort, elle a cependant conservée la nationalité française acquise de cette union. Finalement, « les renseignements recueillis sur la moralité de cette future, notamment auprès de M. P.E. Flandin, ministre, sont favorables »[20].

Le 15 janvier 1931, c’est le futur général Houdemon, alors à Dugny, qui écrit : « Adjoint au commandant du 3e groupe d’observation au 34e régiment d’aviation- Officier de première valeur plein d’ardeur et d’entrain, d’un dévouement au-dessus de tout éloge -d’intelligence très vive, il s’assimile très rapidement les méthodes de travail, et traite les questions avec pénétration. A très bien réussi les missions de liaison qu’il a eu à faire dans les états-majors de la 2e région. Aux manœuvres de 1930, officier de renseignement d’un CA s’est acquitté de ses fonctions avec méthode et précision ».

Le 25 janvier 1932, c’est le futur général Pennes qui signe l’évaluation : « mêmes excellentes notes. A rempli les fonctions d’adjoint au chef de corps pour la partie instruction tactique avec le plus grand dévouement et a très bien réussi ».

Sa fiche de notation établie à Dugny en janvier 1933 indique « affecté à la 4e Brigade et chargé des questions tactiques avec l’instruction, s’est acquitté de ces fonctions avec zèle, dévouement et compétence. Intelligent et travailleur. Comprend vite et rédige bien. Devrait préparer l’École de guerre et réussir. Pilote très adroit et très allant ». Son général de division, qui n’est autre que Pujo, futur  chef d’état-major de L’Armée de l’Air et éphémère secrétaire d’état à Vichy, porte la mention « excellentes notes confirmées».

Au Groupe des avions nouveaux

Après une affectation en état-major qui ne devait rien avoir de passionnant, CSDJ  rejoint le Groupe des avions nouveaux, précurseur du CEMA (Centre d’Essai des Matériels Aéronautiques)[21], comme commandant la Section des Avions légers. Cet officier qui n’a d’autre formation que son bac littéraire se trouve ainsi dans l’un des services les plus techniques de l’Armée de l’Air naissante, sous les ordres d’un de ses premiers polytechniciens. Il n’y restera  que 5 mois, ayant décidé entre temps de quitter l’uniforme, sans doute déçu par ses échecs successifs à l’Ecole de Guerre.

Le 27 août 1933, CSDJ sollicite sa mise à la retraite anticipée, en indiquant :  « Mes services aériens se chiffrent par 1100 h de vol militaire, dont 175 h environ comme observateur, 700 h sur monoplace de chasse, 49h 40 de vol de nuit (comme pilote). J’ai en outre 117 h de vol sur avion privé. Je souhaiterais être affecté le cas échéant dans la réserve de la 1ère escadre de chasse». La longue réaction du Lt.-Colonel Gama mérite d’être citée intégralement : « Le Capitaine du Jonchay sacrifie sa brillante carrière militaire pour parer à une situation de famille temporairement difficile et sur la demande du Général son père. Ce geste de dévouement fraternel, car il s’agit d’aider son frère, tombé gravement malade, prouve hautement la grandeur d’âme de cet officier qui possède à son dossier les notes les plus élogieuses qui puissent être données. Depuis plusieurs mois au GAN, le capitaine du Jonchay a fait preuve de très grandes dispositions comme pilote d’essais et comme chef de la division des avions légers, a donné entière satisfaction.

Le départ du Capitaine du Jonchay sera une grande perte pour l’aviation militaire active et ce n’est pas sans un serrement de cœur que je transmets, avec avis favorable, la demande de ce jeune camarade dont le départ nous cause beaucoup de peine »

Nommé chef de bataillon le 9 septembre 1933, CSDJ est admis à la retraite par Décision Ministérielle  du 11 octobre.

Retraite chez Caudron -Renault

« Christian Sarton du Jonchay, arrivant du GAN (Groupe des Avions Nouveaux) en mai 1933 allait remplacer au poste de ‘directeur des vols’ Ludovic Arrachart qui avait trouvé la mort aux commandes d’un prototype Coupe Deutsch» [22], rapporte un historique des avions Caudron-Renault, qui poursuit : « Ses présentations en Europe durant l’entre-deux guerres resteront célèbres »[23].

Du Jonchay et son prédécesseur chez Caudron, source: Mihaly, les avions Caudron-Renault

Du Jonchay allait effectuer sur le prototype C 690 N°2 les premiers voyages « hors frontières ». Avec escales à Strasbourg, Vienne et Belgrade, il devait rejoindre Bucarest en 6h 27 de vol[24].  Après démonstration en Roumanie, il présente l’appareil en Hongrie, puis, « le 4 mai [1936] le pilote amena son C690 de Vienne à Munich en 1h09, à Strasbourg en 50 minutes et enfin à Guyancourt en 1h12. Ce fut là une belle démonstration des possibilités de l’appareil »[25]. En mai, CSDJ présentait le C690 au meeting de Zurich, puis réalisa à Cazaux des essais militaires. C’est sur ce même appareil que René Pauhlan devait se tuer en mai 1937, gêné par des bottes trop large qui, dans un cockpit trop étroit, avaient bloqué le palonnier. Finalement, cet avion proposé pour l’entrainement à la chasse ne devait être commandé qu’en 10 exemplaires, les pilotes du CEMA, dont Rozanoff, ayant estimé qu’il était « bien plus délicat à piloter que les avions de chasse auxquels ils devait préparer »[26]

Le voyage en Roumanie retient l’attention de la presse, source: L’aérophile  , via Gallica

Si le handicap affectant son bras droit l’excluait des vols de records, CSDJ contribue néanmoins à la réputation des avions Caudron Renault. Son nom est notamment attaché aux vols de promotion, comme nous l’avons vu pour le C690 au printemps 1936.

Cette fonction chez Renault-Caudron se prête à une vie mondaine dans laquelle le couple du Jonchay semble exceller. On le trouve évoqué dans un essai sur le journaliste Jean Fontenoy, en ces termes « Renée écrit à Parain[27] pour lui raconter, non sans excitation, la visite que lui a rendue l’une de ces amies de la haute (Gène du Jonchay, l’épouse du patron du département aéronautique de Renault). […] Elle m’a tout appris sur la future femme de Fontenoy, aviatrice très jolie, très riche, etc. etc.»[28]. Cette belle et riche aviatrice, Madeleine Charnaux, a laissé des mémoires où, à l’occasion de l’accident qui coûta la vie à la célèbre aviatrice Hélène Boucher, le 30 novembre 1934, l’on retrouve le couple du Jonchay.

Hélène Boucher devant son Caudron Rafale à Guyancourt, source: wikipedia

« Hélène Boucher s’était tuée à Guyancourt, cet après-midi même, en s’entrainant sur son Rafale, en vue d’une présentation pour le lendemain […] Machinalement, j’allais chez mes amis Jonchay. Lui, étant directeur au département avion chez Renault, saurait peut-être ce qui s’est passé […] Le lendemain, Gène et moi allâmes à Versailles. Au seuil d’une chambre d’hôpital toute claire, un élève de l’Ecole de l’Air[29], en tenue de cérémonie, montait la garde […] Un pas dans le couloir, un pas d’homme. La porte ouverte encadre la silhouette du directeur général des usines Renault François Lehideux. Ce n’est plus le grand patron impassible, c’est un être sensible aux yeux brillants de larmes […] Christian du Jonchay, comme ami d’Hélène et directeur Renault de l’aviation, aide sa pauvre mère dans ses lugubres préparatifs […] Le commandant du Jonchay, petit-fils et fils de généraux, fait ouvrir pour Hélène les portes des Invalides. C’est dans la Chapelle Napoléon, réservée jusque-là aux funérailles d’officiers, que sera exposée l’aviatrice tombée en service aérien. Ce soir-là, Maryse Bastié me téléphona. Elle avait rassemblé toutes les aviatrices pour qu’à tour de rôle deux d’entre elles soient toujours présentes auprès du cercueil de leur camarade »[30].  

A l’occasion, CSDJ pilote le Baron de La Grange, Président de l’Aéroclub de France, invité par Goering en 1938, dans la période où il veut impressionner Vuillemin et les Français en leur montrant la puissance de la nouvelle Luftwaffe. On peut penser que le pilote a lui-même été reçu avec l’attention que justifiait sa réputation exceptionnelle[31].

Le Salon Aéronautique de Bruxelles en juillet 1939, dernière manifestation du genre avant la guerre, est l’occasion de voir une nouvelle facette de l’activité de CSDJ. En effet, rapporte ‘L’Aérophile’, « aimablement convié par le Ministère de l’Air, représenté par le Commandant Dauchy, le Commandant du Jonchay, directeur du service des expositions de l’Union Syndicale des Industries Aéronautiques et M. Gilles, secrétaire Général de l’Union des Fabricants d’accessoires, la presse aéronautique internationale et française se sont retrouvés à un déjeuner intime qui a permis d’établir une cordiale liaison entre nos confrères de la presse étrangère et les artisans du succès français au IIe Salon International de l’Aéronautique de Bruxelles»[32]. Relevant la bonne organisation de la participation française, l’hebdomadaire ‘Les Ailes’ écrit : « Christian du Jonchay a droit aussi à toutes nos félicitations »[33]. C’est également l’occasion pour L’Aérophile de publier la seule photo connue du couple du Jonchay, mettant en valeur la contribution de Gene à l’image et au statut mondain de son mari.

A l’occasion du Salon de Bruxelles, le couple du Jonchay en valeur, source: L’aérophile, juillet 1939, via Gallica

Alors que son activité chez Caudron-Renault est essentiellement civile, CSDJ suit assidument le programme d’entraînement des réserves de l’Air, et conserve ainsi une capacité opérationnelle en cas de mobilisation. A nouveau, ses fiches annuelles de notation attestent de cette assiduité. En 1934, le directeur du CIER d’Orly signale 7 journées et ½ d’instruction et 4h 40 de vol, avec l’appréciation « Bon esprit. Très bonne éducation. Assez bon pilote de chasse. Sa fiche de notation de mars 1938 le désigne comme « Directeur Usine Renault Aviation ». Le Lt-Colonel Chateauvieux, Cdt la Base de Dugny [-Le Bourget] indique : « A accompli une période volontaire de 10 jours. 9H35 de vol à la 54e escadre [bombardement]. Pilote ardent et entrainé aussi bien sur avion léger que sur multiplace où il peut tenir le poste de 1er pilote ». Parmi les supérieurs, le colonel de Turenne, cdt la 13e brigade aérienne, note « très bon officier supérieur. Pilote de 1er ordre »  et le Cdt la Région aérienne, le général Jauneaud, se contente d’un « très bon ».

A la veille de la guerre, du Jonchay quitte Renault pour le service de réception des avions de la SNCASE. A cette date, il devait s’agir de préparer la sortie des premiers Léo 45 : « Le 15 février 1939, il entra à la Société Nationale de Construction Aéronautique du Sud Est comme chef du service du matériel livré aux appointements mensuels de 7000 francs jusqu’à la mobilisation »[34].

Sa dernière notation d’avant-guerre, en 1939,  le désigne comme « chef de service d’aviation ». Elle fait état d’une période de 3 jours, par appels échelonnés, au GIRA de Villacoublay dont le commandant, le Lt-Cl Bayle porte l’appréciation suivante : « Très bonne instruction. Excellente éducation, très bon esprit. Peut commander avec distinction une formation de chasse. Mobilisable de suite ». Parmi les supérieurs, tandis que  le commandant de Villacoublay écrit « Très bon élément de choix », le commandant de la 2ème Région aérienne, qui n’est autre que le général Jauneaud, ancien chef du cabinet militaire de Pierre Cot, porte la mention : « Officier de très grande classe ».

Ainsi, du Jonchay s’était préparé à jouer son rôle dans la guerre en vue.

Mobilisation et ‘drôle de guerre’

A la mobilisation, CSDJ est placé le 8 septembre en position d’appel différé en tant que « chef de service matériel Lioré Olivier. SNCASE »[35]. Il est alors mobilisé sur sa demande, et dirigé sur la base de Chartres en attente d’affectation. Le 24 septembre, une note « urgent et confidentiel » de l’état-major de l’Armée de l’Air notifie son affectation : « J’ai l’honneur de vous demander de détacher d’urgence à l’État-major de l’Armée de l’Air -échelon léger- le Commandant du Jonchay de la base aérienne de Chartres ». Le 25 octobre, il est incorporé au GQG de l’Air, puis à l’EMG 5e bureau le 31 mars 1940, ce qui semble une régularisation de son activité antérieure.

Le relevé des notes du Commandant de réserve Sarton du Jonchay (Noel Marie),  antérieur à la période des opérations actives, que ce document n’aborde pas, est édifiant, bien dans la ligne de ses évaluations antérieures :

« Excellent officier navigant remarquable. Spécialisé dans les questions techniques. Chargé de service délicat de la mise au point de matériel. A rendu d’excellents services. Est également très fortement apte à prendre le commandement d’une unité combattante. Intelligent, actif, dévoué, extrêmement sympathique, mérite d’être suivi et poussé ». Cet avis est signé Lieutenant-colonel Lechères, futur chef d’état-major de l’Armée de l’Air. Suit, selon le règlement,  l’avis des supérieurs, révélateur de la complexité d’organisation de l’état-major en temps de guerre : « même appréciation générale que ci-dessus », signé : colonel Labaurie, Cdt l’EMAA, et « Beaucoup d’allant »,  Signé Général chef d’état-major de l’Armée de l’Air.

C’est dans une fonction technique, de suivi de la mise au point des années nouveaux, que nous trouvons trace de l’activité du Commandant du Jonchay dans ces derniers mois de la ‘drôle de guerre’.

Une note claire et déterminée sur l’armement de premiers MB174, source: SHD AI 2B164

Le 8 février, il participe à Toulouse Francazals à une réunion présidée par le général d’Harcourt pour faire le point des problèmes rencontrés sur le Dewoitine 520. Le 25 il rend compte de dispositions prises lors d’une liaison à la SNCASO pour renforcer et accélérer l’armement du Bloch 174 qui entre alors en service en petit nombre. Surtout, il est nommé ‘officier de marque’, chargé au nom de l’état-major d’une mission de suivi et de coordinations des intervenants dans la mise en service des bombardiers américains dans l’Armée de l’Air. Un retard considérable a été pris pour le montage, l’équipement et l’armement de ces appareils, en particulier des Glenn Martin 167 dont on compte déjà 170 exemplaires débarqués en caisse à Casablanca fin février. Parmi les causes multiples de ces retards, on relève le défaut d’implication de la SNCAN, responsable de l’usine et du programme industriel, et une très mauvaise coordination entre le suivi réalisé par le colonel Jacquin aux États-Unis et les services français. L’arrivée de du Jonchay à Casablanca le 12 mars, porteur d’un ordre de mission du général Vuillemin, est annoncée par télégramme de l’état-major. Le 14, il adresse  un premier message au cabinet du ministre sur les mesures à prendre.

Problèmes pour la mise au point des Glenn, source: SHD

Le général Guyomar, chargé d’une mission technique, rend compte d’un contact avec le Commandant du Jonchay qui « lui a fait connaître […] la pensée du Commandant en chef des Forces Aériennes en ce qui concerne l’utilisation des avions américains et les modifications ou améliorations à apporter à l’armement et à l’équipement de ces appareils »[36].

Basé sur la situation au 18 mars, établi en accord avec le colonel Berthin et le commandant du Jonchay, le rapport Guyomar comporte une longue liste de problèmes à régler, révélant l’inadéquation d’un certain nombre de mesures envisagées et l’urgence des solutions à valider par différents organismes dont le CEMA.

Le 20 mars, le cabinet du ministre et l’état-major sont informés du retour du Commandant du Jonchay, « porteur du rapport du général Guyomar sur les avions américains »[37]. L’officier d’état-major n’allait pas tarder à mesurer les conséquences des retards accumulés. 

Campagne de 1940, au GB I/62

« Le 22 mai 1940, le Commandant du Jonchay vient au groupe comme cdt. en second », rapporte l’historique du Groupe de bombardement I/62[38]. Avec le déclenchement des opérations actives,  CSDJ avait en effet demandé à rejoindre une unité combattante. Entrés en guerre sur d’antiques Léo 206, le GB I/62 avait le premier été équipé de Glenn Martin 167, dont du Jonchay avait suivi le montage et l’équipement en tant qu’officier de marque. En février, « la plus grande partie des pilotes a terminé au cours de ce mois son perfectionnement sur C. 445 [le Caudron Goeland, à 2 moteurs de 220cv]. La presque totalité des mitrailleurs du groupe a effectué un stage à Cazaux ou est en cours de stage (étude du canon HS 404) ». On note que 6 mois après le début de la guerre des pilotes d’avions d’arme, certes anciens, mais relativement puissant, devaient venir à un bimoteur léger pour se familiariser avec des dispositifs modernes (train escamotable, volets) dont étaient dépourvus les antiques Léo. De même, les mitrailleurs ont été formés à l’usage du canon HS de 20 mm, qui n’a jamais été prévu sur Glenn ! « les pilotes sont partis avec environ de 5 à 8 heures de vol-les observateurs avec 3 à 4 vols sur leur avion », indique le rapport d’après campagne du Commandant du groupe[39].

Le 26 mai, le groupe doit engager deux sections de 3 appareils pour bombarder, à 1000 mètres d’altitude, la route d’Amiens à Doullens, sur 2 portions différentes. Du Jonchay mène la première section, comme navigateur-chef de bord sur le Glenn n°129. Deux Glenn sont abattus et le « le 129 rentre avec le plan gauche troué par un obus incendiaire de petit calibre ». Le 31 mai, pour la 5ème mission de guerre du groupe, 4 appareils doivent bombarder, toujours à 1000 mètres, « des colonnes et convois allemands sur les routes au nord d’Abbeville ». Du Jonchay vole sur le N°37, avec le Sergent-chef Candille comme pilote. L’historique du groupe rapporte : « très forte activité ennemie tant au point de vue chasse que Flak. L’avion N°37, pris en chasse par l’aviation ennemie, est abattu en territoire français près de Gisors. Le Cdt. Du Jonchay est blessé légèrement, par un éclat en séton à la cuisse droite et un éclat au bras droit. Les deux autres membres de l’équipage sont indemnes. L’appareil, ayant dû se poser train rentré et le pilote ayant largué les bombes à 50 m du sol, se trouve criblé d’éclats et rendu inutilisable».

Extrait de l’historique du GB I/62, source SHD

Pour la 7ème mission du groupe, le 6 juin, du Jonchay, sur le N°25, doit attaquer avec 3 autres Glenn les colonnes motorisées allemandes au nord-ouest de Péronne : « L’avion 25, pris fortement à partie par la chasse ne peut effectuer son bombardement et rentre au terrain avec le Lt. Selva (pilote) blessé à la jambe par plusieurs éclats. 2 obus explosifs et 8 balles dans l’appareil. Réservoirs huile droit et réservoir essence gauche percé. Téléphone et radio-compas détruits par des balles de mitrailleuses». Tandis que « le 147 reçoit de plein fouet un obus de DCA qui fait exploser en l’air le chargement de bombes, pulvérisant entièrement l’appareil ». De la 12ème mission, le 12 juin au nord-ouest de Reims, « seul l’équipage du 129 [l’avion de du Jonchay] arrive à rejoindre le terrain de La Champennoise sans dégâts ». Les missions se raréfient, faute d’appareils disponibles. Le groupe a alors engagé son repli, qui va l’amener à Lézignan, puis en Algérie, non sans être salué au passage par la DCA française d’Oran, heureusement inefficace. A diverses reprises, CSDJ exécute des liaisons aux commandes du Goéland du groupe, pour aller chercher des renforts, ou conduire des pilotes prendre livraisons de nouveaux Glenn.

Il ne participera pas aux 14ème et 15ème missions de guerre- effectuées à partir de Canrobert [terrain du Constantinois] le 22 juin pour bombarder « le port, les docks et des casernes de Trapani, en Sicile » et le 23 sur Palerme. Le 22, « tout se passe fort bien, les dégâts produits ont l’air importants. Activité très faible de la DCA italienne qui tire sans précision ni intensité. Activité également très faible de la chasse italienne. Nous ne voyons que 2 chasseurs biplans, pas rapides ». La mission du 23 ne rencontre qu’une très faible opposition de la DCA, et aucune de la chasse italienne. Par ailleurs, « au cours de la journée, le Cdt. du Jonchay [ainsi qu’un Sous-Lt. et un Adjt.-Chef ] sont lâchés comme pilotes sur Glenn Martin ».

Le Glenn Martin n°27 en mai 1940, source: Breffort et Jouineau, l’aviation française

L’armistice intervenant le surlendemain, CSDJ n’aura pas l’occasion d’effectuer de mission de guerre aux commandes d’un bombardier. Son nom n’apparait plus dans l’historique du groupe, en alerte en vue d’une attaque de représailles sur Gibraltar après Mers-el-Kébir, ni à Dakar où il intervient contre la flotte anglaise et se prépare à repousser un débarquement qui n’aura pas lieu.

Parmi les rapports sur les enseignements de la guerre, le capitaine Chéron du GB II/62 relève les qualités du Glenn, mais aussi les très mauvaises conditions de son emploi. « Le Groupe II/62 était équipé [comme le I/62] de Glenn Martin qui dans l’ensemble a donné satisfaction. C’est un appareil absolument remarquable au point de vue rusticité, son entretien est nul. Le pilotage est facile. De jeunes pilotes l’ont posé sur des terrains invraisemblables sans ennuis ». Le Glenn pouvant échapper assez facilement à la chasse, son adversaire le plus dangereux était la Flak. « L’avion Glenn Martin par sa vitesse et sa maniabilité (s’il n’était pas touché dans ses œuvres vives au début de l’engagement) arrivait toujours à se dégager de l’attaque de plusieurs avions de chasse par un piqué extrêmement rapide suivi d’un vol à très basse altitude et à renter au terrain ». Ce jugement quelque peu optimiste devait être nuancé du fait d’un armement arrière insuffisant, d’une seule mitrailleuse de 7,5 mobile et une fixe. En revanche, « le tir de la DCA des adversaires a certainement été facilité par la présentation de nos avions dans les mêmes conditions d’altitude [toujours à 1000 mètres, avons-nous vu pour le I/62] Il y eût eu intérêt à varier les altitudes à chaque mission en les prenant par exemple entre 1000 et 2000 mètres au lieu de s’en tenir à la même altitude ». Si elles augmentaient les pertes, les conditions d’engagement nuisaient également à l’efficacité des bombardements. En raison de délais de transmission excessifs, « dans la plupart des cas, (sauf sur la Somme où le front a été stabilisé quelques jours) quand nos avions arrivaient sur l’objectif assigné (colonnes de chars, convois, etc…), celui-ci ne se trouvait plus sur le point ou sur l’axe indiqués mais beaucoup plus au sud de la ligne qui avait été donnée aux équipages comme atteinte par les éléments avancés adverses. Il en résultait chez les équipages une certaine hésitation et la crainte de bombarder sur des éléments qui pouvaient être des unités amies en retraite»[40].

Sa participation aux opérations vaut à du Jonchay une citation, portant nomination au grade de commandeur de la Légion d’Honneur[41] :

« Officier supérieur d’un allant exceptionnel. Venu du GQG au groupe sur sa demande, s’est révélé observateur de premier ordre. Le 1er mai 1940, attaqué par une forte patrouille de chasse ennemie, blessé au cours du combat (un éclat au genou, une balle au bras) a réussi à ramener dans nos lignes son avion gravement endommagé. Le 5 juin 1940, au cours d’un nouveau combat contre la chasse, a aidé le pilote blessé à ramener dans nos lignes l’avion atteint de deux obus et de huit balles ».

Avant son retour en France en vue d’une démobilisation rapide, notre commandant se trouve mêlé, dans un restaurant de Rabat, à un incident qui, symboliquement du moins, illustre le début d’une nouvelle époque, annonçant ces jours sombres qui feront l’objet d’un second épisode de l’histoire de Christian Sarton du Jonchay.

Notes et références

[1] Colonel Cadiot, cdt le 4e Cuirassiers, le 26 janvier 1927. Les citations et autres indications d’ordre militaires sont, sauf indication contraire, tirées du dossier CSDJ au SHD, carton AI 1P 32572 (3).

[2] Nous nous permettrons d’utiliser couramment ces initiales dans la suite de ce texte.

[3] Cf. Manon Pignot, L’appel de la guerre, des adolescents au combat, 1914-1918, p. 109.

[4] Alfred Dehodencq, Constantine, le Vieux rocher dans la Grande-Guerre, Revue Politique et Littéraire, dite Revue Bleue, vol. 58, 1920, p. 591.

[5] Jean-Renè Genty, L’intégration de l’armée d’Afrique au dispositif français de 1914 à travers un cas particulier le corps des spahis algériens auxiliaires, Revue Historique de Dunkerque et du Littoral, n° spécial 191-1918, n°48, 2015, p. 11.

[6] Note sur les Spahis auxiliaires algériens, in Journal des Marches et des Opérations, SHD 26N 304/1, en ligne sur le site mémoiredeshommes.

[7] Ibid. p. 2.

[8] Instruction consultée sur le site : Forum Pages 14-18

[9] L’intégration de l’armée d’Afrique, art. cité.

[10] Les Armées françaises dans la Grande Guerre, Volume 1, p. 299. Du Jonchay fait partie de ces précurseurs qui associent cavaliers, fantassins et automitrailleuses improvisées en détachements mixtes pour répondre aux incursions allemandes.

[11] Paul Scribe, Un volontaire de 14 ans, la merveilleuse histoire d’Abd el Ali, Journal des mutilés et combattants, 17 novembre 1935, p. 3 et, dans une version très proche : L’histoire merveilleuse d’Abd el Ali ben Zanchi, Le Burnous, Journal de l’Association amicale des anciens spahis, janvier 1936, pp.11-12. La teneur de ces articles sera reprise dans la Revue Prytanéenne dans les années 1970.

[12] Transportée en urgence par camions dans la région de Montdidier, la 70ème DI était alors confrontée à la dangereuse poussée allemande qui menaçait de rompre le front allié.

[13] Curé Giraud, allocution précitée, archives famille du Jonchay.

[14] Relevé d’un état de services de 1919, dans son dossier militaire, au SHD AI 1P 32572 (3).

[15] Ville du Constantinois, à 230 km de Biskra.

[16] Général de division en 1943, Pierre Weiss requerra la peine de mort à Alger contre Pucheu. Il semble avoir maintenu longtemps son soutien amical à du Jonchay.

[17] Par jugement de la Cour d’Appel de Paris du 28 janvier 1929, Dupertuis sera condamné à 200 francs d’amende et (solidairement avec le directeur de la Revue) 5000 francs de dommages-intérêt pour diffamation envers le capitaine du Jonchay.

[18] L’histoire ne dit pas s’il s’agit d’Alfred ou d’Arnaud, deux frères colonel et lt-colonel en 1940.

[19] Jean Cuny et Raymond Danel, L’aviation de chasse française 1918-1940, Docavia n°2, p. 75.

[20] Rapport de l’officier de Gendarmerie Nationale, 5 janvier 1932, dossier SHD.

[21] Par décision ministérielle du 9 mars 1933.

[22] Edouard Mihaly, Les Caudron Renault d’entrainement, (1), Le Fana de l’Aviation, n°98, Janvier 1978, pp. 13-14.

[23]Mihaly, op. cité, p. 41.

[24] Edouard Mihaly, Les Caudron Renault d’entrainement, (1), Le Fana de l’Aviation, n°98, Janvier 1978, pp. 13-14.

[25] Edouard Mihaly, Les Caudron Renault d’entrainement, (2), Le Fana de l’Aviation, n°99, p. 10.

[26] Edouard Mihaly, Les Caudron Renault d’entrainement, (2), Le Fana de l’Aviation, n°100, p. 20.

[27] Brice Parain était un philosophe et homme de lettre, personnage influent des Editions Gallimard.

[28] Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, prix Renaudot Essai 2011.

[29] Alors à Versailles.

[30] Madeleine Charnaux, La passion du ciel, 1942, cité sur le site aviatechno.net . Madeleine Charnaux détiendra plusieurs records d’altitude et de vitesse.

[31] Note autographe de CSDJ du 15 août 1975, archives famille du Jonchay

[32] L’Aérophile, juillet 1939, supplément p. B.

[33] Les Ailes, 20 juillet 1939. Cf. aussi L’Air, même date.

[34] Rapport de l’Inspecteur Heeribout, le 28 mars 1946, Dossier Procédure engagée auprès de la Cour de Justice de la Seine, AN 6Z373 , dossier 3911.

[35] Et pas de la SNCASO, comme l’indiquent certaines sources.

[36] Casablanca, Compte-rendu du 19 mars.

[37] Télégramme Cdt. 5ème Région Aérienne Alger pour Air Paris, SHD AI 2B164.

[38] SHD carton AI G 8257.

[39]Travail du Commandant Fourestier, 23-7-40, SHD AI 3D511.

[40] Rapport du Capitaine Chéron, sans date, SHD AI 3D511.

[41] JO du 4 septembre 1940.

 

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