Le Plan Schlieffen (1905) n’est pas ce que l’on croit

Mis à jour le 26/11/2018

L’ombre du Plan Schlieffen pèse sur l’histoire des débuts de la Grande Guerre. Si, aujourd’hui,  l’expression de Plan Schlieffen reste attachée  à une stratégie de guerre sur deux fronts, en vue d’abattre rapidement un adversaire –la France-, avant de se tourner vers l’autre –la Russie, cette perception ne s’applique pas au Plan Schlieffen originel, celui de 1905, le seul plan de Schlieffen. Dans celui-ci, la France était à première vue seule visée, mais dans une stratégie cherchant à atteindre l’Angleterre.

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Pour restituer son sens au Plan Schlieffen de 1905, distinct du plan modifié par Moltke en 1909 et mis en œuvre en 1914,  il faut nous replonger dans un contexte politique et diplomatique mouvant, où s’opèrent les reclassements qui vont conduire à la Grande Guerre.

Une vision canonique, mais trompeuse

Appliquer au Plan Schlieffen, dès son origine, le contenu et la signification politique qui le caractériseront de 1909 à 1914 conduit à un véritable contresens. On trouve pourtant cette conception dans divers textes ou présentations, ce qui peut s’expliquer par le fait que l’attention se focalise sur l’immédiat avant-guerre, plus que sur les racines plus lointaines de la configuration stratégique de 1914.

Parmi de nombreuses occurrences de cette présentation, nous en retiendrons une, particulièrement représentative, que l’on trouve sur le site de la très sérieuse Open University:

« Schlieffen saw Germany’s best chance of victory in a swift offensive in the West, against France, while in the East, the German army was initially to be on the defensive. Russia would be dealt with after France had been delivered a decisive blow. In effect, Schlieffen aimed to turn the inescapable reality that Germany would have to fight a two-front war into two one-front wars which it could hope to win ». « Schlieffen voyait la meilleure chance de victoire allemande dans une offensive rapide à l’Ouest, contre la France, tandis que l’armée allemande resterait d’abord sur la défensive à l’Est. On s’occuperait de la Russie après que la France ait reçu le coup décisif. En effet, Schlieffen visait à transformer la perspective d’une Allemagne devant mener une guerre sur deux fronts en deux guerres sur un seul front, qu’elle pouvait espérer gagner ».

Une telle formulation nous invite à répondre d’abord à une question préalable : qu’était-ce que ce Plan Schlieffen originel, le plan de Schlieffen ?

Élaboration et contenu du Plan Schlieffen :

Fruit d’une réflexion engagée depuis plusieurs années, le Plan Schlieffen est arrêté entre l’automne 1904 et Janvier 1906. Pour l’histoire, il est formulé par un mémoire rédigé fin 1905 et légué à son successeur, Moltke le jeune, lors de son départ, en Janvier 1906. La réalité du plan, toutefois, se lit déjà dans le redéploiement de grande ampleur  de l’armée allemande dans son plan de déploiement applicable au premier Avril 1905[1].

La réorientation de la stratégie allemande résulte de deux processus, l’un purement militaire, l’autre politique.

Sur le plan militaire, Schlieffen était de plus en plus préoccupé par les difficultés prévisibles d’une attaque de la France sur la frontière commune, aux limites de l’Alsace-Lorraine annexée en 1871, mais dotée par Séré de Rivières d’une barrière défensive que Schlieffen considérait que « la France est une grande forteresse ». Depuis 1899, il avait bien prévu d’étendre l’attaque allemande sur sa droite,  en passant par les Ardennes belges. En 1904, il envisage, puis décide, d’y placer le centre de gravité d’une offensive, étendue à l’ouest de la Meuse.

En même temps, si le plan Schlieffen originel pouvait tabler sur l’affaiblissement temporaire de l’armée russe, il s’inscrivait dans une perspective où cette armée n’était plus comptée au nombre des adversaires potentiels.

Sur le Plan politique en effet, Guillaume II a bien perçu l’opportunité que lui offrait la guerre russo-japonaise de 1904-1905 pour réaliser un rapprochement, voir une alliance, avec  son cousin le Tsar Nicolas II. Ce sont par exemple des navires allemands qui ravitaillent en charbon la flotte russe dans le rand périple qui l’amène de la Baltique à Tsoushima, où elle trouvera son tragique destin. L’offre d’alliance, formulée en Octobre 1904, semble trouver son aboutissement quand le Kaiser obtient la signature d’un accord par le Tsar lors  d’une rencontre, sur son yacht, à Bjorkö, au large des côtes finlandaises, le 25 Juillet 1905.  Les réactions du gouvernement russe à l’imprudence du Tsar amènent celui-ci à retirer, de fait, son accord le 7 Octobre. Dans sa déception, Guillaume II hausse le ton contre la France, avec ces propos martiaux : « Hourrah pour la poudre sèche et l’épée aiguisée », allant jusqu’à envisage sérieusement une guerre qu’il avait pourtant écarté au plus fort de la crise marocaine.

C’est dans ce contexte que Schlieffen rédige son mémoire au titre explicite : « Krieg gegen Frankreich-Guerre contre la France ».

Le Denkschrift et ses avatars

Finalement daté de Janvier 1906, date de la retraite de Schlieffen, le mémoire, en allemand Denkschrift, sera considéré comme la formulation du Plan Schlieffen. Ce document restera longtemps méconnu : Moltke, qui le reçoit en 1906, ne le diffuse pas. Sa teneur filtre certes dans l’entre-deux- guerres et des extraits sont publiés, mais le document reste confidentiel, et la disparition des archives de l’armée allemande dans l’incendie de l’immeuble des Reicharchives  sous les bombes anglaises dans la nuit du 14 au 15 Avril 1945. Ne favorisera pas le travail des historiens. C’est seulement après la Seconde Guerre mondiale, sur la base d’une copie récupérée par l’armée américaine, que G. Ritter en publiera l’intégralité.

Cette assimilation du Plan Schlieffen à ce document au destin particulier devait permettre à Térence Zuber, officier américain reconverti à l’histoire militaire, de contester la réalité du plan. Pour Zuber, « there never was a Schlieffen Plan ». En fait, loin de se limiter à ce document,  simple étude opérationnelle comme l’état-major en élaborait régulièrement, le Plan Schlieffen était inscrit dans les décisions de redéploiement de l’armée allemande arrêtées en Novembre 1904. D’après un témoignage du général von Staabs, alors en charge des chemins de fer au Grand État-major, les instructions relatives au nouveau plan de transport, que lui a remis Schlieffen, étaient prêtes le 15 novembre[1]. De ce fait, ce n’est pas la date d’écriture du Denkschrift fin 1905, ni de sa remise à Moltke en janvier 1906, mais bien de l’élaboration des instructions pour le reploiement de l’armée, début novembre 1904, qui devrait être retenue comme date de naissance du Plan Schlieffen.

 

Schlieffen, en grand uniforme, à son départ, source: Wikipedia

La réalité des décisions

La réalité du Plan Schlieffen ne résulte pas d’un simple mémoire, mais bien de décisions concrètes, d’une grande importance. La masse des armées modernes et les exigences de leur déplacement par chemin de fer avait exigé que le déploiement initial des armées, dans les deux  semaines suivant une mobilisation, soient réglé par un plan minutieux, plan de déploiement-Aufmarschplan en Allemagne, plan de concentrations en France, dont la préparation demande plusieurs mois.  L’affirmation de Moltke l’ancien selon laquelle : « une faute dans le rassemblement initial des armées est très difficile à rattraper au cours de la campagne » en soulignait l’enjeu. On conçoit alors l’importance de la responsabilité prise par Schlieffen lorsqu’il prescrit, le 15 Novembre 1904, que la préparation de l’Aufmarschplan devant entrer en vigueur au 1er Avril 1905, comporte un redéploiement massif des armées allemandes, avec le regroupement entre Cologne et la frontière hollandaise de trois armées regroupant un ensemble impressionnant de 20 divisions d’infanterie, 15 divisions de réserve, 7 divisions de cavalerie et 11 brigades de Landwehr. La carte de ce déploiement n’a pas été conservée, mais on peut en juger par la carte pour 1906/1907, ci-jointe, qui en reprend l’essentiel.

Déploiement de 1906, source Ehlert et alii, Der Schlieffenplan. Analysen und Dokumente.

Plus que tout document, l’ampleur du redéploiement effectué atteste d’un plan stratégique plaçant le centre de gravité en vue d’une action offensive dirigée, via la Hollande et la Belgique, vers le Nord de la France, pour contourner les fortifications de la frontière commune. Si, à en croire Terence Zuber, dans son ouvrage « Inventing the Schlieffen Plan », le Plan Schlieffen ne visait qu’à une contre-offensive menée au plus près des frontières du Reich, à quel but pouvait bien répondre l’accumulation de trois armées au nord du parallèle de Liège ? Faudrait-il, sacrifiant un instant à l’ironie, considérer que la réponse a été apportée par Lanrezac à Rethel le 17 aout 1914, quand French, le commandant des BEF –British Expeditionary Forces, lui demandait ce que les Allemands allaient faire sur la Meuse : « Mais pêcher à la ligne, bien sûr… »[1].

Un brouillon significatif

Revenons à Novembre 1904, quand Schlieffen donne ses instructions pour la préparation du plan de déploiement applicable au 1er Avril 1905. Loin d’envisager une guerre avec la Russie, le Kayser a bon espoir de renouer une alliance avec le Tsar, ce qu’il obtiendra, mais sans suite, à Bjorkö l’été suivant. Par contre, l’Angleterre est maintenant perçue comme un adversaire.  Entre 1897 et 1903, l’Amirauté avait établi  différents plans d’opérations contre l’empire britannique, soit par un débarquement en Angleterre,  soit par l’occupation des Bouches de l’Escaut ou des détroits danois, plans visant en fait l’Empire britannique. Soumis notamment à la critique de Schlieffen, ces plans avaient vite dus être abandonnés, comme inexécutables. Selon un témoignage du maréchal de Cour – Hofmarschall,  Zedlitz-Trützschler, Guillaume II lui-même aurait conclu, au terme d’une discussion avec ses proches le 3 Novembre, au cours de laquelle avait été reconnue la difficulté à s’en prendre directement à l’Angleterre: « Comme les Français sont maintenant tellement liés avec les Anglais que l’on peut les traiter comme leurs alliés, on doit donc s’en tenir à eux et les attaquer ».

Schlieffen s’exprimait en des termes semblables dans un mémoire, daté du 16 novembre, où il concluait : « Da England nicht angegriffen werden kann, so bleibt nur übrig, einen seiner Vërbundeten  anzugeifen », « L’Allemagne ne peut pas mener une guerre contre l’Angleterre, au sens habituel du mot […] Comme  on ne peut pas attaquer l’Angleterre, il ne reste plus qu’à attaquer un de ses alliés »[1], ce qui ne pouvait guère désigner que la France. On notera au passage comment cette coïncidence met à mal l’idée d’un Schlieffen décidant seul de la stratégie allemande, indépendamment du pouvoir politique.

 

Gerhard Ritter, source: namenfinden.de.

Que cette logique ait sous-tendu le Plan Schlieffen, nous en trouvons la preuve dans un document qui ne paraissait pas avoir été remarqué. Lorsque Ritter a publié le Denkschrift, il l’a accompagné d’un travail éditorial très précis, examinant la série des brouillons successifs et ce qu’ils révélaient sur la pensée de l’auteur. C’est ainsi qu’il a relevé que la troisième rédaction ne retenait pas le titre définitif « Guerre contre la France », mais un révélateur « Guerre contre la France alliée à l’Angleterre », comme il apparait dans le fac-similé ci-joint.

Titre du 3ème brouillon, source: Ritter Der Schlieffenplan.

« Annotation de la main de Schlieffen, non datée, vingt-huit pages d’une demi-colonne (p. 79-106), multiples ratures et corrections. Titre : Guerre contre [la France] France alliée à l’Angleterre…. ».

Schlieffen devait d’ailleurs remettre à Moltke un mémoire complémentaire, daté de Février 1906, un mémoire additionnel, plus explicite sur la participation anglaise.

La théorie de l’otage

Pour le chancelier Bülow, dans une lettre du 15 Décembre 1904 à Holstein, influent conseiller diplomatique du gouvernement allemand, du fait de sa supériorité navale, « l’Angleterre peut, en un temps prévisible, nous acculer à une paix désavantageuse. Mais, si la France est impliquée, et en particulier si nous prenons aussi la Belgique et la Hollande, nous augmentons notre risque, mais nous pouvons au moins avoir une chance de parvenir à un succès militaire, d’obtenir des garanties, et d’exercer une pression »

Une guerre victorieuse contre la France n’est pas seulement une occasion de conforter la situation du Reich face à l’empire britannique, mais aussi de compenser l’Allemagne des pertes qu’elle pourrait subie du fait de la flotte anglaise. Comme devait l’écrire crûment l’historien Theodor Schiemann, proche du grand état-major, dans l’officieux Kreuz-Zeitung du 14 Juin 1905, « aussi  importantes que soient les pertes subies par l’Allemagne dans le domaine naval et colonial, elles seraient compensées par l’invasion de la France, l’otage ».

Loin de passer inaperçu, cet article devait attirer une réaction de Jaurès, aussi vive que perspicace, dénonçant  « cette monstrueuse théorie du Dr. Schiemann », selon lequel « parce que la flotte allemande est inférieure à la flotte anglaise et risquerait de sombrer sous les coups de celle-ci, française,  l’Allemagne se croirait autorisée à envahir la France, pour y chercher une victoire plus facile »[2].

Editorial de Jaurès dans l’Humanité, le 25 Juillet 1905, source Gallica

La logique qui sous-tendait alors la politique allemande a pu être qualifiée de « théorie de l’otage » par l’historien allemand Heiner Raulff , revenant sur une réaction française qui ne s’était pas limitée à Jaurès: « Auf Schiemanns und Holsteins ‘’Geiseltheorie’’ […],  die französische Presse einhellig sehr empfindlich », c’est-à-dire: « à la ‘‘théorie de l’otage’’ de Schiemann et Holstein […], la presse française réagit avec une vive clairvoyance »[3].  Les risques d’un affrontement franco-allemand en 1904-1905 sont loin de se réduire aux enjeux marocains.

Le problème de Moltke : répondre aux nouvelles contraintes

La suite est connue. L’Allemagne renoncera à la guerre. A défaut d’avoir pu renouer avec la Russie, elle n’évitera pas le rapprochement anglo-russe, débouchant sur la formation de la Triple-alliance. Moltke, confronté à la perspective d’une guerre sur deux fronts, avec  une Russie récupérant rapidement de sa défaite et de la révolution de 1905, voyait ses contraintes sérieusement alourdies. Il n’était plus question de spéculer sur une victoire indirecte contre l’Angleterre, mais de desserrer ce qui était perçu comme un encerclement de l’Allemagne.

Moltke et GuillaumeII, source kaiser-wilhelm.over-blog

 On le voit, c’est dans un contexte bien différent de celui de 1904 que Moltke  procède, en  1909, à une révision substantielle du Plan Schlieffen.  De son coté, Schlieffen, tenu à l’écart des décisions depuis sa retraite, élabore en 1911 un nouveau plan de guerre contre la France, d’un irréalisme flagrant. Décédé le 4 Janvier 1913,  l’ancien chef du Grand État-major ne sera plus là pour assister à l’échec de son plan.

Cimetière des Invalides, à Berlin, Photo de l’auteur.

 Et si…

Plus qu’une variante stratégique, le scénario contrefactuel pertinent est de nature politique : Guillaume II réussissant à renouer une alliance avec la Russie. Cela n’était concevable, comme devait lui écrire le Tsar, que si la France était partie prenante à l’accord. Impossible, sans doute, mais surtout trop tard. L’habileté, et la chance, de la diplomatie britannique aura été d’éviter que les crises l’opposant successivement à la Russie, à la France et à l’Allemagne ne se cristallisent en une alliance des puissances continentales. En cela, l’Angleterre pouvait remercier Bismarck, puisque l’annexion de l’Alsace-Lorraine constituait le seul obstacle rédhibitoire à un rapprochement franco-allemand. On ne fera pas l’injure à la mémoire du « chancelier de fer » de penser qu’il n’avait pas été conscient de susciter ainsi un antagonisme durable entre les deux pays. Sans doute n’y voyait-il pas que des inconvénients, mais aussi l’avantage de cimenter l’unité allemande.

Notes

[1] Cité dans notre ouvrage, p. 147.

[2] Les plans de déploiement allemands ont été publiés dans l’ouvrage collectif,  Der Schlieffenplan, Analysen und Dokumente. Des références complémentaires, ainsi que la traduction intégrale du Denkscrift  de 1905 figurent dans notre ouvrage : Le Plan Schlieffen, un mois de guerre, deux siècles de controverses.

[3] Cf. notre ouvrage, Le Plan Schlieffen, p. 194.

[4] Cité par H. Raulff, Zwischen Machpolitik und Imperialismus, 1976, p.76.

[5] L’Humanité, du 24 Juin 1905.

[6] Raulff, op. cité, p. 166. Aussi : M. Hewitson, Germany and the Causes of the First World War, p. 118.

 

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