La qualité des moteurs, talon d’Achille de l’aviation française de 1940

« Coupons moteur arrière droit »[1]: Ces quelques mots, le dernier message  de l’hydravion Latécoère 300 Croix du Sud dans lequel va bientôt s’engloutir Mermoz  le 7 Décembre 1936, ont suscité une profonde émotion. Ils sont aussi révélateurs d’une source de faiblesse essentielle de l’aviation française d’avant-guerre, la qualité et, plus précisément, la fiabilité de ses moteurs. Déjà, en septembre 1928, c’est une baisse de régime d’un moteur Jupiter qui avait causé en  l’accident mortel de Maurice Bokanowski et par contrecoup, la création du ministère de l’Air. 

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L’Affaire Pratt & Whitney : histoire méconnue d’un contrat sabordé

« Si un moteur américain mérita sa réputation de sécurité et de fiabilité, ce fut bien le ‘Twin Wasp’»[1]. Sécurité et fiabilité : deux qualités qui faisaient bien défaut aux moteurs français de l’époque. Qui sait aujourd’hui que Pierre Cot, à trois mois du terme de sa fonction de ministre de l’Air, avait signé un contrat prévoyant la construction sous licence, dans une usine française, de ce moteur Pratt & Whitney, le plus produit de l’histoire de l’aviation, avec 173618 exemplaires fabriqués entre 1932 et 1951.

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Le fusil Lebel : départ précipité, relève tardive

Meilleur fusil du monde lors de son adoption, en 1887, le fusil Lebel pouvait être considéré comme dépassé cinq ans plus tard. Parti le premier dans la course aux fusils modernes de calibre réduit, utilisant la poudre sans fumée, adopté précipitamment, il conservait des dispositions qui allaient rapidement s’avérer anachroniques.

Tout a été dit, ou presque, sur l’histoire de cette arme mythique, peut-être la plus connue de celles qui ont équipé un jour les armées françaises. Revisiter l’histoire du fusil Lebel, c’est le confronter  non pas à de simples rivaux, mais bien à des familles d’armes proposées par l’adversaire d’outre-Rhin, Mauser, comme par le système Berthier, concurrent tardif et successeur national. Nous verrons alors les difficultés françaises à prendre en compte les limites du Lebel et donc à utiliser   à temps et au mieux les possibilités de relève offertes par les armes Berthier.

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Le Léo 45, réussite ou chemin de croix de l’aviation française ?

 

Un ouvrage récent, consacré au bombardier Léo 45, porte en sous-titre « Histoire d’une réussite française »[1]. A lire ses pages, bien documentées et fortes intéressantes,  on se prend à penser qu’un autre sous-titre aurait aussi bien convenu : « Histoire d’un chemin de croix de l’Aviation française », paraphrasant un ingénieur qui livrait, dans le contexte particulier de 1943, sa colère à l’encontre des responsables -réels ou supposés- de la défaite[2].

C’est parce que le Lioré et Olivier 45 était tout sauf un avion médiocre que son histoire mérite d’être revisitée, comme une illustration de la manière  dont tant d’efforts, de talents parfois et, à l’arrivée, tant de sacrifices ont été dépensés en vain, gaspillés, dans ces années fatidiques. Dans cette enquête, nous serons amenés à identifier différents défauts qui ont pesé sur la mise au point, la construction et l’utilisation du LeO, tels qu’ils apparurent progressivement aux responsables de l’époque, en particulier sur le plan technique.

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De la détection électromagnétique au «Guet de l’Air» (Septembre 1939-juin 1940)

Avec quelques matériels français dépassés, et des stations britanniques en commande, mais non livrées, les armées françaises se trouvèrent fort dépourvues en moyens de détection électromagnétique quand la guerre fut venue, en septembre 1939. Pendant les mois de ‘Drôle de Guerre’, on s’efforça de constituer un réseau de « Guet de l’Air », en collaboration avec la RAF. Reposant sur l’emploi d’équipements anglais, ce programme laissait de côté le développement remarquable, mais trop tardif, de radars français modernes. C’est l’histoire peu connue de ce double effort que nous nous proposons de retracer. Continuer la lecture

Avril 1939 : la Détection Électromagnétique à l’heure anglaise

Qui se souvient aujourd’hui que la première commande massive d’équipements radar pour les armées françaises a été passée le 26 avril 1939 ? Décidée en quinze jours, cette commande de matériels anglais actait l’échec -et l’abandon- de la filière française de détection électromagnétique par le procédé David.

Cette décision, exceptionnelle par sa rapidité et les conditions dans laquelle elle intervient, illustre aussi les problèmes d’arbitrage entre l’achat de matériels nationaux et le recours à des  équipements étrangers, plus rapidement disponibles, un dilemme auquel les armées françaises seront régulièrement confrontées.

Le tournant des radars à impulsion

Les chercheurs travaillant sur les dispositifs de détection électromagnétique avaient pris conscience des avantages d’un système procédant par l’émission de brèves impulsions, plutôt que d’un signal continu comme les premiers modèles de détecteurs bistatiques, tels que ceux développés en France par Pierre David, dont nous avons retracé l’histoire dans un article précédent[1].

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« L’autre siècle », ou les difficultés d’une uchronie de 1914

 « Aujourd’hui, la plupart des historiens s’accordent pour considérer que la défaite française [dans la bataille de la Marne] a constitué une sorte de ‘’portail’’ du reste du XXe siècle ; il est même permis de soutenir qu’elle constitue l’origine de la situation si enviable dont bénéficie, grâce à la durable suprématie allemande, l’actuel continent européen devenu Union Européenne (UE) »[1] : Introduite en ces termes, la vision de « L’autre Siècle » que nous présentent une équipe d’historiens, essayistes et romanciers, coordonnée par Xavier Delacroix dans l’ouvrage d’uchronie éponyme a de quoi surprendre, voire choquer. Nous parait-elle convaincante ?

Au-delà d’un récit contrefactuel sur le déroulement de la bataille et l’issue de la guerre, c’est une vaste fresque d’un autre devenir du 20ème siècle sur les plans politique, culturel et social que dressent les auteurs. C’est pourtant aux aspects militaires et aux enjeux politiques les plus directement associés que s’attachera notre lecture et s’adresseront nos réactions.

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Le raisonnement contrefactuel, méthode pour la réflexion historique

« Patrick, vous ne pouvez pas me faire cela… » : Cette phrase clé est au cœur de l’ouvrage de fiction « Un diner à Bordeaux » qui, en ce mois de Janvier 2019, talonne « Sérotonine », le nouveau roman de Michel Houellebecq, au palmarès des meilleures ventes. C’est en effet par cette confidence que le président Juppé reconnait combien il est passé près d’une erreur qui aurait bien pu lui couter son élection à l’Elysée. Lors d’un diner à Bordeaux, au printemps 2013, il avait d’abord laissé Patrick Stéfanini[1] dans l’incertitude sur ses intentions, avant de comprendre qu’il le laissait ainsi libre de rouler pour un autre candidat. Heureusement, à l’heure du café, un sursaut de lucidité lui avait arraché ce cri du cœur, qui devait tout changer. Comme sa courte victoire sur François Fillon au second tour de la primaire de la droite, le  27 novembre 2016, devait le montrer, Juppé n’aurait jamais pu gagner sans l’amicale insistance de Stéfanini pour le convaincre qu’une campagne de primaire doit d’abord viser à gagner la majorité de son camp, ni  sans son efficacité dans l’organisation de sa campagne. Au-delà du succès de librairie, « Un diner à Bordeaux » devient une pièce incontournable des analyses qui s’interrogent sur l’origine du décrochage du quinquennat du président Macron, au moyen de scénarios alternatifs explorant les possibilités d’une politique de réformes dans la France d’aujourd’hui.

Il ne s’agit pas ici de filer cette uchronie politique, doublée d’une uchronie littéraire, exercice dont nous serions bien incapable. Il s’agit seulement de suggérer comment un récit contrefactuel peut être mobilisé pour nourrir la réflexion politique ou historique. Continuer la lecture

Une guerre des boutons avant la vraie guerre: la saga de l’aviation d’artillerie avant 1940-2ème épisode: l’Armée de l’Air résiste

A l’automne 1938, les armées de terre et de l’air s’opposent au sujet de la création d’une aviation d’artillerie, préfiguration de ce qui deviendra après-guerre l’ALAT -Aviation Légère de l’Armée de Terre. Faute d’aboutir, ce débat laissera l’artillerie française de 1940 démunie de moyens d’observation, manque que s’efforceront de palier des GAO -Groupes Aériens d’Observation- mal équipés pour cette mission dans des circonstances particulièrement difficiles.

Ayant présenté l’origine du débat dans un article précédent[1], nous proposons de revisiter l’histoire de cette rivalité dans ses différentes dimensions institutionnelles, techniques et tactiques, en dégageant le rôle des acteurs mais aussi ses interférences avec le développement des matériels, avions et autogires, dédiés aux missions d’observation au profit des armées terrestres. Continuer la lecture

Une guerre des boutons avant la vraie guerre: la saga de l’aviation d’artillerie avant 1940-1er épisode, à l’origine d’une revendication

De tous les griefs adressés par l’Armée de Terre à l’Armée de l’Air au terme de l’étrange défaite, le plus sévère concerne le refus persistant opposé à la création d’une aviation d’Artillerie autonome : « Les dirigeants du Ministère de l’Air prétendent qu’il nous aurait été impossible d’employer [de petits avions d’observation pour des réglages d’artillerie]. Les Allemands ont fait la preuve qu’on pouvait les employer à condition d’avoir la maitrise de l’air. La seule conclusion qu’on puisse tirer de la bataille de Mai-Juin 1940 c’est que depuis 1918 la situation avait été renversée au profit de l’Allemagne et cela grâce à l’impéritie du Ministère de l’Air »[1]: ces propos tenus par Abel Verdurand, cadre d’Air France et colonel de réserve dans l’Armée de l’Air, entendu lors de l’instruction du Procès de Riom, en janvier 1941, constituent  l’expression d’un ressentiment profond, largement partagé parmi les responsables de l’artillerie française.

L’organisation de l’aviation d’observation au profit des forces terrestres, en particulier pour les missions d’artillerie avait en effet fait l’objet d’un affrontement, véritable guerre des boutons, entre l’état-major de l’Armée et l’Armée de l’Air. Usant d’arguments de valeur inégale, mais surtout d’inertie, l’Armée de l’Air devait gagner ce combat fratricide, dont l’adversaire de 1940  s’est trouvé finalement le principal bénéficiaire.

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Le diesel V2 du char T34 : enquête sur les origines d’un moteur mythique

On peut certes discuter l’affirmation selon laquelle le T34 soviétique a été le meilleur char de la Seconde guerre mondiale. Nul ne peut contester en revanche qu’il a constitué un formidable engin au service des offensives successives qui ont amené  l’Armée Rouge jusqu’à Berlin. Au nombre des atouts duT34, figurait son puissant moteur diesel V2. L’origine de ce moteur est restée quelque peu mystérieuse. Longtemps, l’idée a circulé qu’il était un dérivé, dieselisé, du moteur d’avion français Hispano-Suiza 12Y, avant qu’on ne lui attribue une ascendance italienne, comme copie d’un moteur Fiat.

Éveillée par ce débat, notre curiosité s’est vite muée en une enquête aux rebondissements successifs. Alors que le sujet ne paraissait pas comporter d’enjeu historique significatif, il a débouché sur une étude de cas exemplaire des processus de transfert de technologie militaire et leurs retombées inattendues. Continuer la lecture

Avant le Radar, la Détection électromagnétique à la française

Pour l’histoire, le radar est une invention anglaise qui s’impose, sur le plan militaire, par la contribution qu’elle apporte à la victoire de la RAF en aout et septembre 1940. En revanche, l’existence en France d’un véritable système national de Détection électromagnétique, ou DEM, dont le principe avait été retenu dès 1936, est maintenant bien oubliée. Comme bien d’autres réalisations en cours, la DEM française devait être emportée dans la débâcle de 1940. Son échec pourtant, avait été signifié un an plus tôt, avec l’émergence d’un concurrent redoutable, la Radio Détection Finding (RDF) ou DEM à l’anglaise.

Méconnue, cette histoire des réalisations françaises, précurseur des radars de la Seconde Guerre Mondiale, mérite pourtant de retenir l’attention. Continuer la lecture

Le char FCM 36, un engin splendide ?

Si le char Somua reste l’exemple d’un matériel français performant dans les épreuves de mai-juin 1940, le FCM36, plus modeste par les capacités comme par le nombre, apparait pour sa  part comme le meilleur des chars légers, « un engin splendide » iront jusqu’à écrire des officiers qui l’avaient mené au combat. Étrange paradoxe, au vu des épreuves traversées et des pertes éprouvées par les deux bataillons équipés de ce matériel. Continuer la lecture

Le Morane 406: des handicaps connus, des performances occultées

Le 10 Mai 1940, lorsqu’est déclenchée l’offensive allemande, le Morane 406 est numériquement le principal chasseur français. Il représente plus de la moitié des chasseurs présents dans les unités de métropole, 390 sur 724, et arme 13 groupes de chasse monoplace sur 24.   De ce fait, ses insuffisances, plaçant les pilotes français en infériorité systématique lors de leurs rencontres avec l’adversaire, devaient peser lourd dans le déroulement de la campagne.

Le meilleur chasseur du monde !

En mars 1937, seulement 3 ans avant la campagne de France, l’hebdomadaire Les Ailes traduisait un sentiment très répandu en France lorsqu’il écrivait que le Morane 405 était sans doute « le meilleur des avions de chasse modernes », comme il apparait dans l’encadré ci-dessous. 

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Novembre 1918: armistice prématuré, offensive annulée, victoire perdue ?

« En ces temps de commémoration de l’armistice de 1918, il est difficile de ne pas se poser la question, fondamentale, du caractère prématuré de l’arrêt des combats: l’Allemagne n’a pas été envahie, et avec une mauvaise foi indicible, Ludendorff pourra, nous le savons aujourd’hui, crier au coup de poignard dans le dos ! Et, au fond, c’est Pétain qui avait raison » : ainsi le directeur de la rédaction de la revue « 14-18, le magazine de la Grande Guerre » se faisait l’écho dans un éditorial, en Novembre 2009, d’une polémique marquante de l’entre-deux-guerres[1]. Continuer la lecture